Sur la Zousfana et sur le Guir nous rencontrons déjà les Beraber du Tafilalet à titre de proches voisins avec lesquels des intérêts économiques communs amènent des connexions multiples.

Les Beraber possèdent des palmiers sur le Guir, à Bou Denib par exemple et vice versa les Doui Menia au Tafilalet. Les ksouriens de Tar’it avaient d’anciens traités avec les Beraber[135]. C’est le Tafilalet qui a fourni au chemin de fer la plupart de ses ouvriers. Or on sait que le Tafilalet est le berceau de la dynastie marocaine actuelle.

En somme il ne faut pas se dissimuler que nous sommes ici dans un coin du Maroc.

Cette enclave marocaine sur la route du Soudan nous a prodigieusement gênés. Son existence nous a entraînés à des efforts absurdes pour ouvrir ailleurs par Laghouat et el Goléa une route artificielle qui suppléât la naturelle. A côté du misérable ksar d’el Goléa nous avons été conduits à construire une ville militaire à casernes monumentales, qui se sont vidées le jour où le Touat est tombé entre nos mains, et qui ont pris en quelques années un aspect comique de ruines de Palmyre.

Tant d’efforts glorieux et à peu près vains pour résoudre la question transsaharienne, depuis Duveyrier jusqu’à Foureau en passant par Flatters, un demi-siècle de tâtonnements, tout cela a son origine dans l’article concernant Figuig dans le traité de 1845. La solution cherchée s’est offerte d’elle-même et toutes les difficultés se sont dénouées comme par enchantement, le jour où nous avons disposé de cette « rue des palmiers » dont Figuig est la porte.

Une puissance installée d’une part au Soudan et d’autre part en Algérie ne pouvait pas se désintéresser de la seule route existante entre le Niger et l’Atlas.

Mais ce qui est très particulier c’est que, en plaçant cette route sous notre contrôle nous nous soyons imaginé ne pas léser le Maroc. En réalité nous avons tourné le traité de 1845 en mettant à profit son imprécision, et en termes crus cela pourrait s’appeler le violer. Assurément le Maroc n’est pas en géographie politique une entité précise, le traité même le prouve surabondamment puisqu’il nous donne le droit de poursuite. Il n’en est pas moins vrai que les Marocains se sentaient chez eux sur cette route transsaharienne qui aboutit a Figuig, elle jouait un rôle dans leurs transactions et dans leurs habitudes économiques. L’occupation française les a profondément choqués et lésés, au moment même où nos agents à Tanger cherchaient à nouer avec le maghzen des relations d’intimité.

Aussi bien est-il clair qu’il serait inadéquat de reprocher à la politique française sa perfidie ; le cas est beaucoup moins inavouable ; il s’agit simplement de notre anarchie coloniale chronique. Et sans doute eût-il été possible, avec une politique générale nettement consciente d’elle-même, de concilier nos intérêts sahariens et marocains.

La pacification. — Que le triangle de pays entre Guir et Zousfana ait été une parcelle du territoire marocain cela rend d’autant plus intéressant le processus d’occupation et de pacification dans une région qui, hier encore, était la plus troublée et la plus fermée de nos frontières.

Aujourd’hui on y rencontre à chaque instant les traces et les souvenirs de l’état de guerre. Les grottes du Grouz, et elles sont nombreuses, ont été manifestement habitées à une époque récente, et situées, comme elles le sont, dans les escarpements les plus sauvages, il n’y a guère de chance qu’elles aient servi d’asile à d’honnêtes bergers. Dans les cols du Grouz et du Béchar et sur les routes qui y conduisent, on voit de place en place des parapets semi-circulaires, en pierres non cimentées, mais soigneusement choisies et solidement maçonnées ; ce sont des abris de tireurs. L’Oum es Seba, cette petite gara quaternaire, qu’on aperçoit de Colomb-Béchar, et qui se dresse au milieu d’une hammada désolée, a ses abris de tireur ou plutôt de chouaf (sentinelle), abris taillés dans la roche tendre ; on y trouve des vestiges d’installation semi-permanente, un four à cuire la galette, par exemple ; l’Oum es Seba a été manifestement un poste de vigie, surveillant la route du sud-ouest. Tout le pays apparaît aménagé pour la guerre, d’une façon primitive mais intelligente. Et il est inutile de rappeler les combats qui l’ont ensanglanté récemment et dont quelques-uns ont eu en France un retentissement considérable.