Quoi qu’il en soit du passé, les oasis sahariennes, dans le présent, ignorent à peu près complètement l’eau naturellement vive et courante.

Les oueds quaternaires coulent peut-être une fois en dix ans.

Quant aux sebkhas, elles ont sur un petit nombre de points, d’étendue très restreinte, de l’eau libre en permanence ; au Timmi, par exemple, dans le voisinage d’Adrar, capitale administrative du Touat, on montre, à la limite de la palmeraie, une flaque d’eau qui ne tarit jamais ; le niveau de ces mares est sujet à des fluctuations notables suivant les saisons. D’autres petits coins de sebkha ont en hiver un pied d’eau libre qui disparaît l’été. Mais dans l’immense majorité des cas, la sebkha reste toute l’année une étendue de vase plus ou moins séchée, plus ou moins semée de fondrières, et plus ou moins saupoudrée de sel. La couche salée superficielle est tout particulièrement hygrométrique ; la surface des sebkhas, terne dans les périodes de plus grande sécheresse, devient étincelante de sel, dès qu’on signale de gros orages, fussent-ils tombés très loin de là. C’est d’ailleurs une loi bien connue en pays désertique que cet accroissement concomitant, paradoxal en apparence, de l’humidité et de la salure superficielle. A mesure que s’accumule l’eau salée contenue dans la masse, la capillarité en entraîne en surface une plus grande quantité, qui s’évapore en déposant un résidu de cristaux. Cette difficulté, on le sait, a entravé, dans l’Égypte anglaise contemporaine, l’extension des cultures[174].

Ainsi, les sebkhas, qui ne reçoivent pourtant, en règle générale, aucun affluent superficiel, restent très sensibles à l’influence des orages lointains, elles sont, en quelque sorte, un pluviomètre de leur immense bassin fluvial, parce qu’elles sont le point où aboutit toute la circulation souterraine. Si donc les oasis se collent aux sebkhas, s’alignent sur leurs bords, ce n’est pas pour leur valeur propre ; les sebkhas, avec leurs terres et leurs eaux, chargées de principes chimiques, sont parfaitement inutilisables, mais elles sont l’indice infaillible d’une abondante nappe d’eau souterraine.

Notons encore que, au Gourara et au Touat, les sebkhas sont toujours, comme l’oued Saoura entier, asymétriques, et si l’on veut hémiplégiques ; sur une rive pénéplaine primaire, sur l’autre couches crétacées ou tertiaires ; la rive primaire est morte, la végétation et la vie sont concentrées sur l’autre.

Nous avons encore peu de renseignements précis sur le climat des oasis ; pourtant le lieutenant Niéger nous donne, sur les pluies, quelques chiffres intéressants. « En 1901, il y avait douze ans que la région n’avait pas eu de pluies... Pendant l’année 1901, quelques pluies. En 1902 on a obtenu, à Adrar, 60 millimètres. » L’hiver 1906-1907 a été très pluvieux. Ces pluies sont des orages brusques et violents, défonçant les toits en terre battue, délayant les murettes de sel, des catastrophes gaies ; leur extrême rareté est soulignée par ce fait, que rien n’est prévu pour s’en défendre. Il est clair que, dans un pareil pays, on ne peut pas compter sur les pluies locales pour alimenter la palmeraie. Et pourtant l’eau est réellement abondante : « Quelques oasis ont plus d’eau qu’il ne leur en faut. Aux offres d’argent qui ont été faites dans certains districts, pour augmenter le débit des foggaras, il fut répondu par une fin de non-recevoir. D’autres... ont accepté, mais sans grand empressement[175] » Ainsi, ce n’est pas l’eau qui manque, les oasis ruissellent d’eau vive, de cascatelles, de petites séguias où vivent des barbeaux. Tout cela est arraché au sol par le travail humain, et y rentre, pour ainsi dire, instantanément, pour y être absorbé par la végétation de la palmeraie. Il faut assurément que cette prodigalité éphémère, sur un tout petit point privilégié, soit alimentée par les réserves lentes d’immenses espaces désertiques. C’est le Tadmaït qui est le grand collecteur, et c’est à son aridité que les oasis doivent leur verdure.

Car un petit nombre d’oasis seulement, celles du Gourara septentrional, sont alimentées par l’Atlas.

Que partout ailleurs l’eau vienne du Tadmaït, c’est incontestable. On la voit sourdre à la tête des longues et innombrables foggaras, toutes parallèles entre elles. Çà ne laisse pourtant pas de surprendre, au moins au premier abord. C’est que ces immenses plateaux calcaires sont un terrible pays. Pour en avoir une représentation adéquate, il faut aller directement d’el Goléa à Ouargla. Il y a là, au cœur de nos possessions, dans un pays que nous occupons depuis trente ans, un intervalle de 200 kilomètres où toute notre machinerie n’a pas encore pu faire jaillir une goutte d’eau. L’été 1903, une caravane de six Arabes y est morte de soif.

Si le Tadmaït est aussi inconnu encore, c’est surtout parce que l’extrême rareté des points d’eau en rend l’exploration détaillée bien difficile en dehors de quelques grands medjbeds. En somme, c’est un Tanezrouft. Après tout ce sont des causses, et même sous nos climats le causse est d’une aridité bien connue. Ces causses sahariens, effroyables dans l’ensemble ont pourtant quelques coins verts, des oasis par exemple. Il est vrai que le seul groupe d’oasis un peu important, le M’zab, est un miracle de volonté humaine, avec ses puits de 60 mètres creusés dans le roc dur. Le M’zabite est à proprement parler un commerçant fixé dans les villes du Tell et qui entretient au Sahara une maison de campagne ruineuse.

En plein Tadmaït dans l’O. Tlilia, on trouve deux petites palmeraies, Matriouen et In Belbel, insignifiantes, à vrai dire. Enfin le Tadmaït a ses pâturages ; celui d’Ilatou, par exemple, fréquenté par les méharistes du Touat. Les nomades du Tidikelt paissent leurs chameaux au Tadmaït aussi bien qu’au Mouidir.