Les traditions indigènes ont conservé de la persécution un souvenir détaillé. Ils connaissent parfois le lieu de sépulture des victimes. D’après Niéger « un massacre aurait eu lieu entre Sbaa et Meraguen. Les indigènes montrent à trois kilomètres sud-ouest de Guerara, une espèce de tumulus, qui serait le tombeau des infidèles ». El-Mer’ili, l’ennemi des Juifs, eut à surmonter de grosses résistances locales ; son principal adversaire fut le cadi de Tamentit, El-Asmouni qui chercha à intéresser à sa cause, ou plutôt à celle des Juifs, les ouléma du Maghreb. Les massacres ne furent décidés qu’après consultation de saints personnages lointains, parmi lesquels on cite Es-Snousi et Et-Tounsi. L’assassinat du fils d’El-Mer’ili au Touat[188] longtemps après la persécution laisse deviner qu’elle avait semé des haines vivaces, et qu’elle n’avait pas obtenu un résultat complet et immédiat.

La mémoire d’El-Mer’ili, dont le tombeau est à Bou Ali, est aujourd’hui en grande vénération aux oasis ; mais on pourrait presque en dire autant de ses victimes ; à coup sûr il ne s’attache pas à leur souvenir la haine et le mépris dont le musulman poursuit ordinairement l’infidèle. C’est déjà un fait remarquable que ces Juifs exterminés depuis quatre cents ans ne soient pas tombés dans l’oubli. On parle du « temps des Juifs » avec une sorte de piété ; c’était le temps où les sebkhas étaient des lacs, où le Touat avait ses felouques, le bon vieux temps ; les Juifs apparaissent comme des bienfaiteurs, auteurs des puits artésiens et des foggaras, créateurs d’oasis et fondateurs de ksars. L’inscription de R’ormali n’est pas le moins du monde abandonnée, elle est un peu traitée en fétiche, encastrée dans un pilier de pisé, le côté gravé en dehors. Dans les ruines du ksar juif d’Ar’lad (oasis de Tamentit) les femmes vont pleurer, avec l’espoir, il est vrai, d’être récompensées de leurs larmes par la découverte d’un trésor. Le commandant Laquière écrit : « La tradition courante au Touat est que les gens de Tamentit tiennent cette aptitude à l’industrie et au commerce de leurs ancêtres juifs, à qui serait due la fondation de la ville. Les indigènes se défendent d’ailleurs de cette origine et disent que, lors de l’arrivée des musulmans dans le pays, les Juifs ont disparu en majeure partie. D’après eux, seuls les habitants du quartier d’Akbour descendraient des Juifs fondateurs de Tamentit. Les descendants d’ailleurs sont de parfaits musulmans aujourd’hui, se disent même marabouts et enseignent le Qoran. »

Il en est de même à peu près partout aux oasis ; on ne trouvera jamais un ksourien qui ne renie ses propres ancêtres juifs, mais il avoue ceux de son voisin. Au fond, malgré les siècles écoulés, tous savent à quoi s’en tenir, et dans les victimes d’El-Mer’ili ils reconnaissent des aïeux. La persécution de 1492 n’a pas été simplement le massacre de quelques Juifs, elle a été surtout la conversion en masse d’un peuple.

Ce temps des Juifs dont le souvenir s’est conservé non seulement dans le haut Touat mais encore au Gourara, fut assurément le temps de l’indépendance berbère, les Juifs dominaient soit par leur nombre, soit par leur industrie et leur richesse une société berbère.

En même temps que les trois inscriptions hébraïques trouvées à Tamentit, M. le lieutenant-colonel Laperrine a envoyé à Alger une pierre sculptée, de même provenance[189] et qui, d’après M. Basset représente une tête de bélier. M. Basset a relevé deux textes, l’un de Corippus et l’autre d’El-Bekri attestent l’existence chez les Berbères d’un culte du bélier, qui s’est maintenu jusqu’au XIe siècle[190]. Après tout il subsiste encore à Tamentit ce qu’on pourrait appeler une autre idole berbère, objet d’un culte actuel. C’est un très bel aérolithe, posé au milieu d’une place, où il est protégé par son poids et par la vénération du peuple. M. le commandant Laquière en a publié une photographie[191]. Les indigènes affirment qu’il est tombé du ciel, et sur ce point on peut les en croire, auprès du petit ksar de Noum en Nas. En ce temps-là il était tout en or, aussi excitait-il de si dangereuses convoitises que Dieu, dans sa sagesse, le muta au fer. En réalité, au prix où se débitent les aérolithes dans les musées et les laboratoires, celui de Tamentit, quoiqu’il ne soit pas en or, a une grosse valeur, mais les gens de Tamentit l’ignorent, et ils esquivent ainsi un conflit pénible entre leur piété et leurs instincts ataviques de commerçants.

Je ne sais pas jusqu’à quel point le culte d’un aérolithe est compatible avec l’Islam. On songe de suite à la pierre noire dans la Kaaba de la Mecque, mais justement cette pierre noire est, je crois, antérieure à l’Islam.

Les inscriptions berbères abondent au Tadmaït, et on s’est trop pressé peut-être de les attribuer exclusivement aux Touaregs actuels. En tout cas, il existe à Tamentit, auprès du ksar de Bassi, un rocher couvert de Tifinar’ (voir pl. XVIII, phot. [35] et [36]). Il est peu vraisemblable que ce soit une inscription Touareg, que ferait-elle en pleine oasis de Tamentit où les Touaregs n’ont jamais eu aucune influence ; et si c’en était une, les indigènes la connaîtraient pour telle ; or, ils la considèrent comme une inscription juive, si bien qu’un mercanti juif d’Adrar, peu lettré apparemment, a pu s’y laisser prendre et verser de vraies larmes d’émotion sur cette soi-disant relique des siens. Il est vraisemblable qu’elle est, sinon juive, du moins « du temps des Juifs », d’une époque où les Zenati de Tamentit avaient encore l’usage du Tifinar’. Sa présence dans l’oasis, et l’oubli dans lequel elle est tombée semblent témoigner d’un recul de la culture nationale berbère.

On sait que, dans toute la Berbérie, des débris d’institutions et de mœurs romaines ont survécu longtemps à l’Islam, les derniers se retrouvent aujourd’hui encore dans les tribus restées les plus berbères de l’Afrique du nord, dans la Kabylie du Djurdjura, dans l’Aurès ; il faut assurément ranger non seulement le haut Touat mais encore le complexe des oasis sahariennes parmi les coins de Berbérie où l’on rencontre en plus grande quantité ces sortes de fossiles romains. Les ksouriens agriculteurs ont conservé, non seulement le souvenir, mais encore l’usage très vivant du calendrier Julien, avec les noms latins des mois, encore très reconnaissables, Naier (Januar), Fobraier, Maris, Ibril, etc. Chaque année ils fêtent le 12 janvier de notre calendrier grégorien, qui est le premier du calendrier Julien.

En somme il s’est conservé dans le bas Touat et au Gourara, pendant tout le Moyen âge, une société berbère, au milieu de laquelle survivait, dans certaines communautés, une religion de l’empire romain, le judaïsme ; et d’une façon générale, un état d’esprit archaïque, antérieur à la conquête islamique. C’est du moins la seule hypothèse qui rende compte des faits observés. Contre cette société berbère, partiellement infidèle, il se produisit à partir de 1492, une réaction violente de l’Islam et de la culture arabe.

Dans le haut Touat cette réaction a fait disparaître l’ancienne société zenati bien plus complètement qu’au Gourara, où elle est, on l’a vu, à peine entamée. Ici, la prédominance politique et sociale appartient presque partout aujourd’hui à des familles de langue et, s’il fallait les en croire, de race arabe. Les nombreux Zenati parlant berbère, et qui ne peuvent renier ni le nom de leur tribu, ni leur idiome, en rougissent et cherchent du moins à rattacher leur origine à l’Arabie au moyen de fausses généalogies[192].