Au bas Touat, depuis Titaf, la ligne des ksars actuels, jusqu’à Taourirt, est longée régulièrement, à l’est et en contre-haut, d’une ligne de ksars en ruines ; j’ai vu à coté de Zaouiet Kounta les ruines d’el Euzzi et de Salobouiye ; à côté de Taourirt, les ruines d’Agebeur. Villages actuels et ruinés sont tout à fait différents. Les actuels sont en pisé, ils se ressemblent tous, géométriquement carrés, flanqués aux angles de tours carrées, tout cela est très régulièrement crénelé. Vus de loin avec leurs murs lisses et comme vernis de boue durcie, avec leurs lignes droites et leur structure géométrique, ils ont l’air de forteresses de marchands de jouets, gardées par des soldats de plomb. (Voir pl. XL, [phot. 76.])
Ce type de ksar paraît être marocain ; on le retrouve, assez exactement, semble-t-il, sur des photographies publiées par M. de Segonzac[193], et qui se rapportent à la haute Moulouya. Nos ksars algériens sont d’un type bien différent, ce sont des tas informes, des agglomérations de petites maisons si serrées, si enchevêtrées, qu’on serait tenté de dire des conglomérats, des lumachelles ; les contours généraux n’accusent aucune espèce de plan d’ensemble ; ils ont l’absurdité, la fantaisie et le pittoresque de vieilles choses lentement progressives, qui ont poussé à travers les siècles, au hasard de la vie et de l’évolution. La différence entre les deux types est la même qui a été si souvent signalée entre les villes et les hameaux de nos vieux pays, et les centres urbains des pays neufs, « villes champignons » des États-Unis, villages de colonisation algériens ; avec leur disposition en damier, œuvre d’arpenteurs géomètres. Si l’on songe que tous les ksars du Touat, comme d’ailleurs du Gourara et de la Saoura, sont de ce même type colonial et administratif, si étrange dans un pays qui n’a jamais connu l’administration, on n’échappe pas à la conclusion qu’ils sont tous le produit d’une même pensée et approximativement d’une même époque, ils attestent une conquête, une révolution brusque.
Les ksars en ruines, d’autre part, n’ont aucun rapport architectural avec les modernes. Et d’abord ils sont construits en pierre, et non en pisé ; c’est probablement à cette différence des matériaux de construction que nous devons la conservation excellente des ruines ; après trois ou quatre siècles, il n’y resterait pas une pierre debout, si on en avait eu l’emploi, puisque les ruines auraient été une carrière. En fait les vieux ksars sont en remarquable état ; beaucoup de murs sont encore debout et le squelette général est intact. Je n’oserais pas affirmer que le mortier fasse défaut partout, mais une partie des murs à tout le moins est bâtie en pierres sèches. L’aire d’extension de ces ruines en pierres sèches à travers le Sahara est considérable ; il en existe de tout à fait semblables à celle du Touat auprès de Colomb-Béchar, auprès de Charouïn, et jusque dans l’Adr’ar des Iforass (es Souk, Kidal)[194]. Partout, l’Adr’ar mis à part, le pisé a complètement supplanté la pierre sèche ; c’est une substitution étrange par sa généralité. (Voir pl. XL, [phot. 75.]) Les vieux ksars du Touat, au rebours des nouveaux, ne trahissent pas le moindre souci de symétrie dans le plan général. Ils sont généralement perchés, non seulement au haut de la falaise, mais encore toutes les fois que ç’a été possible au sommet d’une gara détachée de la falaise, dans une position inexpugnable ; ils prennent là-haut une silhouette de château moyenâgeux. Le choix de semblables emplacements est très fréquent dans toute la Berbérie ; pour désigner ces nids d’aigle il existe un vieux mot berbère « kalaa » qui a survécu sur une foule de points dans l’onomastique locale (el Goléa, Koléa, Kalaa des Beni Abbès, etc.). Ces kalaa de pierres sèches représentent le village berbère ; les ksars modernes le village arabe, un plus haut degré de culture islamique. Sur une transformation tout à fait analogue nous avons des données historiques chez les Beni Goumi (région de Tar’it). On connaît et on vénère le marabout qui l’a dirigée.
La kalaa de Taourirt est la seule que j’aie eu le loisir d’examiner. Elle s’appelle Agebeur ; il est à noter qu’aucune de ces ruines n’est anonyme ; le cimetière d’Agebeur est incontestablement musulman ; un coin est resté vivant, c’est une koubba blanchie à la chaux, soigneusement entretenue, où serait enterré un santon marocain Abd-er-Rahman el Oudiayi ; cette ville d’Oudia d’où le santon serait originaire est-elle Oujda, à côté de notre frontière ? Je n’en sais pas plus long, mais il est évident que l’antiquité de ces ruines n’est pas très reculée.
Les ksars en ruines du bas Touat sont précisément ceux auxquels est resté accroché le nom des Barmata. Il n’est pas impossible de recueillir au sujet des Barmata quelques traditions indigènes, mais bien vagues et contradictoires. D’après M. Wattin ils sont venus au Reggan vers l’an 901 de notre ère à l’époque où Ibrahim ben Ahmed était gouverneur de l’Ifrikiya. On les dit frères des Zenati et des Beraber, c’est-à-dire Berbères ; mais on ajoute frères des Bambaras soudanais, ce qu’il ne faut pas apparemment prendre à la lettre.
Pourtant j’ai vérifié que le souvenir des Barmata se retrouve très net à Tombouctou. Ils furent certainement à un moment donné les courtiers du commerce transsaharien et ils eurent des attaches au Soudan.
Par surcroît, l’association à leur nom de celui des Bambara pourrait bien n’être pas complètement absurde. D’après M. Chudeau, quelques faits notés au Soudan, d’accord avec leurs légendes qui les font venir du nord, semblent bien montrer que les Bambaras, question de race mise à part bien entendu, ont leurs affinités avec les Sahariens ; presque rien ne les rapproche des autres nègres du Soudan. Voici les principaux arguments dont quelques-uns assez forts, que fait valoir à l’appui de cette opinion, le directeur de la station agronomique de Koulikoro, M. Vuillet, qu’un long séjour et de nombreux voyages au Soudan ont mis à même de voir et de bien voir.
1o Des prénoms comme Moussa, Ahmadou, d’origine arabe, sont fréquents chez les Bambaras même non musulmans. Plus au sud ces prénoms disparaissent.
2o Les villages bambaras, avec leurs cases carrées et leurs toits plats rappellent les ksars du Sud-Algérien et non les huttes rondes de la plupart des noirs. Leur vêtement, le harnachement des chevaux les rapprochent aussi des Arabes.
Leur arme est la lance et non pas l’arc.