Sous les palmiers mûrissent d’excellents raisins, qu’on retrouve d’ailleurs sur bien des points au Sahara (Hoggar par exemple) ; ils ne ressemblent pas du tout à ceux d’Algérie, ils ont la peau aussi fine et le grain aussi petit que les raisins les plus septentrionaux de France, évidemment la vigne s’étiole au sud comme au nord de la zone méditerranéenne. En compagnie du raisin les jardins du Touat ont des fruits et des légumes, figues, oignons, fèves, pastèques, etc., qui constituent pour l’indigène une ressource alimentaire appréciable, mais qui ne sont pas des richesses économiques réalisables.

Dans cette catégorie des produits agricoles susceptibles d’alimenter un commerce viennent très loin après les dattes, le henné et le tabac, d’importance pécuniaire insignifiante, mais surtout les céréales, mil, orge et blé. D’après M. le capitaine Flye Sainte-Marie le blé vient très beau, et le Touat proprement dit, à lui seul, en a produit en 1904 17600 quintaux, de quoi suffire non seulement aux besoins locaux, mais encore à ceux de la garnison et peut-être à une faible exportation.

Il est vrai que la consommation locale de denrées alimentaires doit être très faible. Incontestablement, les prolétaires des oasis, autrement dit les haratin, sont une population à peine nourrie. On leur voit d’effrayants sternums de momies. Le climat, en été du moins, diminue d’ailleurs l’appétit et fait tomber l’embonpoint. L’Européen lui-même, si j’en juge par mon exemple, perd rapidement, avec ses habitudes de suralimentation, une partie notable de ses provisions adipeuses. Sous la double influence du climat et de la famine, les haratin ont dû développer d’étonnantes facultés d’assimilation digestive intégrale, et d’évacuation minima. Il y aurait là un beau champ d’études pour ces cas de jeûne extraordinairement prolongé, sur lesquels a été attirée l’attention des médecins, des psychistes et même du grand public. Les oasis doivent être pleines de Succi, auxquels il a manqué un manager.

Les autorités françaises craignent ou feignent plaisamment de craindre que le Touat ne se vide d’habitants, le bruit s’étant répandu dans la population qu’il y avait au nord des pays où l’on mangeait. Le Tell à ce point de vue malgré la distance, a toujours exercé une attraction puissante sur les Touatiens. Si M. Basset a pu étudier à Tiaret le dialecte berbère du Touat et du Gourara, c’est qu’il y a trouvé une colonie de haratin.

Sur la misère et la famine au Touat M. l’interprète militaire Martin[210] m’a fourni quelques chiffres dont je lui laisse la responsabilité, mais qui sont effrayants. Un palmier vaut à Ouargla de 30 à 50 francs ; dans l’oued R’-ir de 60 à 70 ; et les meilleures espèces (deglat nour) vont à 300 francs ; au Touat les palmiers ont une valeur maximum de 6 à 7 francs le pied, soit environ dix fois moindre.

La journée de travail au Touat se paie un sou et une poignée de dattes.

A la suite de l’occupation française, la situation économique a été modifiée profondément, et dans un sens péjoratif, au moins par certains côtés.

Le Touat a toujours vécu de la traite des Nègres ; elle lui était doublement nécessaire, d’abord pour renouveler sa main-d’œuvre, puis comme aliment principal du commerce transsaharien. La suppression de la traite est un coup terrible, qui frappe le Touat à la fois dans son agriculture et dans son commerce ; la main-d’œuvre noire, la seule viable sous cette latitude, tend à émigrer, maintenant que nos lois lui en donnent le droit, et la sécurité des grands chemins la possibilité ; comment comblera-t-on les vides ? Et d’autre part, à travers le Sahara, sur cette route commerciale dont le Touat fut un entrepôt, le Soudan, à quelques plumes d’autruches près, n’a jamais expédié que de la marchandise humaine, en échange des produits manufacturés qu’il recevait de la Méditerranée, et qui d’ailleurs, aujourd’hui, lui parviennent plus commodément par la voie océanique. Nous avons rencontré à Ouallen une caravane du Touat en partance pour Tombouctou ; elle se composait de deux chameaux chargés de tabac. Les fameuses caravanes d’autrefois, si surfaites qu’on les imagine, étaient apparemment plus fortes et transportaient des marchandises plus variées.

Par surcroît notre venue a troublé profondément le commerce intérieur du Sahara entre nomades et sédentaires. Le Touat était le marché où les produits agricoles (surtout les dattes) s’échangaient contre ceux de l’élevage (mouton, beurre). Pour des raisons diverses, et à titre plus ou moins provisoire ou définitif, les nomades ont désappris le chemin du marché.

Ceux du sud, les Touaregs, ont quitté les oasis après l’occupation d’In Salah pour n’y plus reparaître pendant de longues années.