Le lieutenant Niéger nous donne d’intéressants détails sur la répartition matérielle de l’eau. Ailleurs, dans l’oasis de Figuig, par exemple, ce qui se répartit, ce qui fait objet de propriété et de contrats, c’est le tour d’irrigation, l’heure, la fraction de temps pendant laquelle on aura l’usage de l’eau. C’est donc le temps qui se mesure au moyen de la karrouba, un vase en cuivre, percé d’un trou, qui joue le rôle d’horloge hydraulique, ou, plus simplement, de sablier d’eau. Ce mode de répartition n’est pas inconnu au Touat, mais il y est rare. Niéger mentionne « une seule foggara à Tamentit, où chaque propriétaire prend l’eau pendant un temps déterminé et arrose immédiatement son jardin ». En général, c’est l’eau elle-même qu’on mesure ; on jauge son débit, et il est curieux de voir comment les ksouriens ont résolu ce problème délicat. L’instrument dont ils se servent porte le nom de chekfa ; c’est une plaque de cuivre percée de trous. Chacun de ces trous a une dimension déterminée ; les uns sont l’unité de mesure (habba), et les autres en sont des fractions ou des multiples. Il suffit de barrer entièrement le courant avec cette plaque de cuivre ; « l’équilibre est établi lorsque l’eau coule par une gouttière ménagée à la partie supérieure de l’instrument ; on bouche à cet effet le nombre de trous nécessaires dans la chekfa. Il suffit alors de compter un à un les trous restés libres, et qui correspondent à des mesures connues (habba, 1/2 habba, etc.), pour avoir le débit ».
M. le lieutenant-colonel Laperrine a bien voulu attirer mon attention sur un passage curieux de Ronna : les Irrigations[209]. On y voit que, en France, les anciens fontainiers faisaient usage du pouce d’eau, qui est simplement l’équivalent français de la habba.
Il est curieux de constater ainsi, une fois de plus, que les hydrauliciens du Sahara ont emprunté leurs connaissances précises au fonds commun du vieux monde. Du moment que les ksouriens ont un instrument de jauge, suffisamment précis et pratique, il est aisé de concevoir comment s’opère la répartition. Au débouché de chaque foggara, dont le débit est jaugé, se trouve un kasri, que les Français appellent un « peigne » à cause de sa forme. C’est, si l’on veut, un delta de pierre entre les branches duquel l’eau de la foggara se divise. (Voir pl. XXXVIII, [phot. 71.]) Chaque dent du peigne, ou chaque branche du delta a son propriétaire auquel une chekfa, disons un compteur, fixé à demeure, assure automatiquement la quantité d’eau exacte qui lui revient. Il est curieux de voir comment, à travers les trous de la chekfa, l’eau des oasis se vend et se loue, pour ainsi dire goutte à goutte.
Ce système surprend par son ingénieuse complexité, mais il a un gros inconvénient ; à jauger l’eau, et à l’éparpiller ainsi entre les différents propriétaires, on en perd beaucoup. Avec l’autre système celui de la karrouba on gaspille beaucoup moins. Il semble que l’organisation politique des Touatiens les ait amenés à choisir ce mode défectueux de répartition. Il n’est pas rare en effet qu’une même foggara appartienne à plusieurs ksars, qui, étant parfaitement autonomes, ne pouvaient pas rester dans l’indivision. L’anarchie du pays livre ainsi à l’évaporation une quantité d’eau assez notable.
Chaque ksar a son jaugeur d’eau, Kiel el-ma qui est en même temps, dans les questions d’irrigation, quelque chose comme un arbitre ou un juge.
Et c’est en même temps quelque chose d’assez voisin de notre notaire ; ce qui fait sa force, et ce qui le rend irremplaçable, c’est sa connaissance méticuleuse des intérêts et des fortunes.
En somme, tout ce que cette assez pauvre race humaine a conservé d’intelligence et d’énergie est concentré autour de ces questions d’irrigation et de culture. Elle a réalisé là des miracles, à propos desquels on regrette de constater une disproportion entre la somme des efforts et de l’ingéniosité déployés, et le résultat économique final, qui est médiocre. (Voir pour l’irrigation aux oasis, pl. XXXVIII, [phot. 72.] et pl. XXXIX, phot. [73,] [74.])
La datte est, comme partout dans les oasis, la richesse principale, mais celles du Touat ne supportent pas la comparaison avec les fruits magnifiques d’Ouargla et de l’oued R’ir. Au dire des indigènes on a souvent essayé de transplanter au Gourara et au Touat les meilleures espèces d’Ouargla ; elles y dégénèrent très vite.
C’est probablement une question de sol. La cuvette d’Ouargla et de l’oued R’ir est alluvionnaire, les déjections de l’Igargar s’y sont accumulées sur de grandes profondeurs ; ce sol chargé de produits chimiques donne d’ailleurs des eaux purgatives, à peine potables. Le Touat doit à ses grès des eaux très pures et un sol pauvre.
Les indigènes en ont conscience et recherchent avidement le fumier mais leur cheptel misérable ne leur en fournit guère ; de très rares chameaux, quelques ânes et quelques moutons étiques ; les poules elles-mêmes sont remarquables par leurs dimensions exiguës ; elles pondent des œufs à peine plus gros que ceux du pigeon. Toute la vie animale domestique est malingre ou absente. Le chien n’existe pas, trop mal outillé pour survivre aux étés sahariens, avec sa peau dépourvue de pores sudorifiques.