Au Touat le lieutenant Niéger nous donne un tableau méticuleux des ksars et des groupes de ksars, et on voit comment cette population se répartit. Le Touat, par exemple, a douze oasis, douze palmeraies distinctes, formant chacune un tout plus ou moins centralisé ; dans chacune un nombre variable de villages ; celle de Timmi, par exemple, en a 26 ; celle de Sbaa en a 2, et Noum en Nas un seul. L’importance de chaque village varie de 25 à 500 habitants.

On a déjà dit que les ksars sont en pisé. Le Crétacé, au-dessus et parfois au-dessous des grès à dragées, a des bancs épais d’argile, que les indigènes appellent « tin » ; ces argiles ont été et sont encore très exploitées, les galeries d’exploitation sont parfois habitées, et dans une faible mesure, il y aurait donc lieu de signaler aux oasis des vestiges de troglodytisme (Tesfaout au Gourara, el Ahmer au Touat). En général le tin est employé à la confection du pisé et des briques crues, matériaux habituels de construction (voir pl. XL, [phot. 75]) ; les ksars des oasis sahariennes doivent au tin une coloration générale rouge qui leur est propre, au moins si on les compare aux ksars d’Ouargla, d’es Souf. Là-bas les matériaux de construction sont tout autres, la chaux et le plâtre abondent, les villages sont d’un blanc éclatant ; et ce n’est pas une simple question de coloration ; l’architecture, dans la cuvette d’Ouargla, est bien moins primitive. On ne connaît rien, aux oasis occidentales, de comparable aux superbes moulures de plâtre, qu’on exhume dans les ruines de Sedrata. Ouargla et el Souf connaissent et pratiquent la voûte ; aux oasis toutes les maisons sont couvertes d’une mauvaise terrasse en terre avec une ossature de troncs de palmier ; on sait que le tronc de palmier n’a pas de résistance, quelque faible portée qu’on lui donne il fléchit progressivement en arc de cercle (voir pl. XLI, [phot. 78]) ; il ne donne donc que de petites terrasses éphémères, à travers lesquelles le pied passe, et à la merci d’un orage. Ces monceaux de terre battue ajourée, que sont les ksars des oasis, avec leurs longs passages couverts, font une impression de termitières. (Voir pl. XLI, [phot. 77] et aussi pl. XXXV, [phot. 66.])

Sur la constitution de la société l’essentiel a été dit ; on sait qu’il existe à la base une caste d’esclaves, et une caste de prolétaires serfs, les haratin.

Ajoutons que la classe des hommes libres comporte elle-même des subdivisions : tout à fait en haut de la hiérarchie sociale sont les chorfa (descendants du Prophète), et les merabtin (descendants de saints, d’ascètes illustres) ; au-dessous les aouam, la tourbe des simples musulmans dont les ancêtres ne furent jamais béatifiés. Nous pourrions dire les nobles et les roturiers à condition de se souvenir qu’en général dans la Berbérie théocratique toute noblesse est religieuse et la sainteté héréditaire.

L’organisation politique est très lâche. Le rouage essentiel est la djemaa, composée de tous les notables de chaque ksar ; mais nous sommes assez mal fixés sur ses attributions et ses moyens d’action ; nous ne savons pas si elle délègue son autorité et à qui, ni de quelle-façon elle fait exécuter ses décisions ; probablement assez mal. Son autorité, en tout cas, ne dépasse pas les limites du ksar, et dans ce groupement de ksars, qui est une oasis, il n’y a pas de rouage politique central, aucune cohésion.

La grande oasis de Timmi par exemple avec ses 26 ksour, est bien une individualité géographique et agricole, mais non pas du tout politique, elle est gouvernée par 26 djemaa, entre lesquelles, en cas de dissentiment, il n’y a de secours possible qu’à la force.

En pratique, pourtant, il y a souvent une famille prépondérante, dont le chef dirige, tant bien que mal, tout le district ; c’est le cas de Mohammed ben Abd er-Rahman, au Timmi ; de Abd el-Qader ben el-Hadj Bel Kacem, au Bouda. A ces petits seigneurs féodaux le gouvernement français confère aujourd’hui, et le sultan du Maroc conférait autrefois, le titre de caïd ; mais c’est un titre étranger, auquel rien d’officiel ne correspond dans l’administration indigène.

Il faut encore signaler ici comme partout dans l’Afrique du nord le rôle politique des zaouias ; au Touat, Zaouiet Kounta et surtout Zaouiet Reggan, au Gourara el-Hadj Guelman. Enfin, deux grands çoffs divisent la population de toutes les oasis Sahariennes, le çoff Yahmed et le çoff Sofian.

Cette institution du çoff, encore qu’elle nous paraisse, avant tout, à nos yeux d’Européens, un principe de division et de guerre civile, est au contraire ici le seul lien entre les différents districts, puisqu’elle est la seule qui s’étende à la totalité du pays. En dehors des influences personnelles et religieuses, la djemaa dans le ksar, le çoff dans l’ensemble des oasis sont les seules institutions politiques existantes.

Les lois et coutumes en matière d’irrigation sont d’une importance particulière, la monographie du Touat, par le lieutenant Niéger, contient, à ce sujet, un alinéa très intéressant. Au Touat, l’eau est objet de propriété en soi, indépendamment du sol ; il est courant qu’un propriétaire de palmiers soit simplement locataire de l’eau, sans laquelle sa propriété ne saurait subsister. « Cette anomalie, dit Niéger, s’explique facilement par le désir que les gens riches de la contrée, possesseurs de foggara, avaient de conserver les moins favorisés dans leur dépendance. » On comprend aisément, en effet, que la possession de l’eau soit un instrument de domination, et que les simples propriétaires de palmiers constituent une classe inférieure et dépendante. Chaque foggara a donc son propriétaire, ou plus généralement ses propriétaires, et qui ne sont pas le moins du monde indivis ; la proportionnalité de leurs droits se mesure très exactement au nombre de puits d’aération qui appartiennent à chacun. Chaque section de foggara a donc son propriétaire : Niéger ne nous dit pas s’il est responsable de son entretien ; cela paraît probable, et, dans ce cas, la propriété des foggara ne serait pas seulement un instrument de domination, elle présupposerait une certaine situation de fortune et une certaine prééminence sociale ; il est clair que, pour entretenir une foggara, pour faire face aux aléas d’un éboulement par exemple, il faut disposer, soit de capitaux, soit d’une clientèle étendue d’ouvriers. On ne nous dit pas non plus si la communauté se désintéresse entièrement de cette question vitale de l’irrigation. C’est peu vraisemblable : qu’arrive-t-il, par exemple, si le propriétaire d’une section de foggara laisse dépérir sa propriété et compromet, par là, la prospérité d’une portion de l’oasis ? Nous ne savons pas davantage comment se fait la location de l’eau ; y a-t-il des baux, des enchères ? On devine l’existence de tout un code minutieux de l’irrigation, qu’il serait intéressant de connaître.