Ce prolétariat nègre se retrouve dans tout le Sahara algérien et marocain, à Ouargla, au Tafilalet, dans l’O. Draa, et partout il porte le même nom.

On pourrait être tenté de dériver ce nom de حرث (harat : labourer) ; d’après les archives marocaines il y a une classe de haratin (laboureurs blancs) auprès de Tanger[206]. Il semble donc bien que aux yeux des indigènes la caractéristique essentielle des haratin c’est moins la couleur de la peau que la positon sociale.

Les haratin sont-ils des esclaves libérés, une caste d’affranchis ? sont-ils au contraire le résidu d’une ancienne population aborigène, asservie par les Berbères, des Garamantes ? C’est une question qui a fait couler beaucoup d’encre. Les haratin du Touat et des groupes voisins d’oasis n’ont certainement pas d’idiome qui leur soit propre. Ils parlent la langue de leurs maîtres, arabe ou berbère suivant les oasis. Un certain nombre savent le kouria, mais non pas tous ; ceux qui le parlent sont d’anciens esclaves, et le kouria serait incontestablement le jargon propre des esclaves. Notons pourtant que M. Basset, étudiant à Tiaret l’idiome berbère parlé par une colonie de haratin a retrouvé des influences yolof[207].

On n’a jamais étudié les haratin au point de vue ethnologique ; il est certain pourtant qu’ils ont les instruments de musique des Nègres, le tambour et la double timbale (karkabou) ; ils ont leurs danses et leurs habitudes bruyantes dans les nuits de pleine lune ! A première vue à tout le moins ils ne semblent pas s’en distinguer.

D’ailleurs, au dire de nos officiers (capitaine Flye Sainte-Marie en particulier), tout hartani qu’on interroge déclare que son grand-père était esclave ; chez aucun on ne trouverait la prétention d’appartenir à une caste différente par ses origines de la caste servile ; les intéressés eux-mêmes se déclareraient affranchis.

A coup sûr les coutumes facilitent et multiplient les passages d’une caste à l’autre. Les affranchissements sont fréquents, et tout affranchi est de droit hartani. L’enfant de hartani et d’esclave est de droit hartani, comme d’ailleurs l’enfant de hartani et de parent libre est libre de droit. Des deux ascendants c’est toujours celui dont la condition est la plus relevée qui la transmet à l’enfant. On voit ici par quel processus légal la race entière se négrifie.

On peut donc affirmer que rien de ce qu’on observe au Touat n’autorise à considérer les haratin comme une race aborigène. Mais je ne crois pas qu’il serait sage d’aller plus loin et de poser une conclusion absolue. Il est clair que, dans la période actuelle, les Soudanais sont venus aux oasis comme esclaves et qu’ils y ont fait souche de haratin : d’autre part c’est un fait historiquement certain que, au Moyen âge, ils y sont venus en conquérants, à la suite des rois de Mellé et des sultans Sonr’aï ; une légende de Tombouctou, qu’on a rapportée plus haut, attribue au Touat, au pays et à son nom, une origine soudanaise. Dans un chapitre antérieur on a dit que, au centre du Sahara, la race Berbère paraît superposée récemment à une population nègre néolithique.

En définitive, dans un pays où, pour des raisons climatiques, les nègres sont les seuls cultivateurs possibles, et qui d’ailleurs est en libre communication avec la Nigritie, il serait imprudent, et l’on pourrait presque dire absurde, d’affirmer a priori qu’ils ont été un épiphénomène, des immigrants tardifs, ouvriers malgré eux de la onzième heure.

Conditions politiques et économiques. — Nous avons la bonne fortune de posséder, sur le Touat, ce qui nous manque sur les groupes voisins d’oasis, un certain nombre de monographies très sérieuses écrites sur place par des officiers de bureau arabe[208]. Il est donc possible d’entreprendre, à propos du Touat, une petite étude politique et économique, qui pourra s’appliquer en beaucoup de ses parties à tout l’ensemble des oasis occidentales.

Tout d’abord les trois provinces, Touat, Gourara et Tidikelt ont été recensées ; et ce recensement réduit d’une bonne moitié les évaluations antérieures sur le chiffre de la population. On espérait 100 ou même 150000 âmes, le groupe entier a environ 50000 habitants.