Voilà qui éclaire évidemment le rôle joué au Touat par el Mer’ili, à Tar’it par Si Beyazid, etc.
La révolution du XVe siècle au Sahara et en particulier au Touat ne lui est donc pas particulière ; des événements analogues, répercussions des victoires espagnoles, se sont produits à la même époque dans toute l’Afrique du nord. Le Maroc battu en Europe et envahi en Afrique, fut apparemment sensible à l’humiliation nationale et au recul de l’Islam ; par surcroît il fut le refuge des musulmans andalous chassés d’Espagne : ces proscrits nombreux, intelligents, cultivés et aigris se dispersèrent sur la surface du Maroc par petites colonies, qui devinrent des centres de fermentation religieuse et patriotique. Et c’est ainsi que l’extrême Ouest-Africain est devenu, par un curieux choc en retour, un centre d’expansion énergique non seulement de l’Islam mais de la langue arabe. Les Arabes du Touat sont venus de l’ouest, de la Seguiet el Hamra, où la colonie andalouse était considérable, et qui fut un centre de rayonnement important entre tous. Il l’est resté d’ailleurs, comme en témoigne le rôle d’agitateur xénophobe joué actuellement par Ma el Aïnin. Qu’une population expulsée, et en quête d’une nouvelle patrie, se soit portée de préférence au Sahara, dans les parties périphériques et, pour ainsi dire, coloniales de l’empire marocain, ou que, en tout cas, elle y ait exercé une influence plus profonde, c’est assez naturel. Serait-il absurde de rappeler à ce propos le rôle joué en Algérie, après 1870, par d’autres annexés, les Alsaciens-Lorrains ? En tout cas il y a là tout un ensemble de faits que notre éducation historique européenne ne nous habitue pas à associer avec les dernières larmes de Boabdil, et qui n’en sont pas moins réels. Les défaites marocaines en Andalousie ont eu leur répercussion et leur revanche un peu partout dans l’Afrique du nord, mais plus particulièrement à l’autre bout de l’empire, au Sahara.
C’est là dans le passé le dernier tournant d’histoire qu’on aperçoive nettement aux oasis. Au delà tout devient confus. L’article de M. Wattin sur les origines du Touat énumère il est vrai un certain nombre d’événements fort antérieurs au XVe siècle. Mais les souvenirs indigènes sont flous et incertains. En 289 de l’hégire (901 de l’ère chrétienne) une migration serait venue de l’est, provoquée par les exactions d’Ibrahim ben Ahmed, gouverneur de l’Ifriqiya ; les immigrés se fixèrent au Reggan, et donnèrent au pays le nom de Touat, parce qu’ils étaient fatigués (ouatin !!)
Ce sont précisément les Barmata. Mais d’autre part, d’après M. Basset, la même légende et la même étymologie sont appliquées à des nègres de la suite du roi de Melli, Mensa Mousa[204].
D’après Wattin, ce qui signifie naturellement d’après les indigènes dont il reproduit les dires, les ancêtres des Touatiens seraient tous arrivés au Touat entre les années de notre ère 901 et 1067. Mais d’autre part, d’après le même Wattin, les Juifs sont arrivés au Touat dans l’année de l’éléphant, c’est-à-dire au VIe siècle. Il paraît impossible de tirer de tout cela un renseignement positif d’intérêt général[205].
Les Haratin. — Il n’est pas difficile de poser le problème à résoudre. Les Berbères furent-ils les premiers habitants du Touat ? ou ont-ils été précédés par des Nègres ? C’est la question des haratin.
Toute la basse classe, et par conséquent la partie la plus considérable de la population, est composée de Nègres. Seuls d’ailleurs ils sont en état de supporter physiquement le travail de la terre, parce qu’ils résistent à la malaria.
Mais ces Nègres se divisent en deux catégories bien tranchées, les esclaves et les haratin.
Pour les esclaves point de difficulté, leur origine est claire, la plupart sont nés au Soudan et ont été amenés aux oasis par la traite. D’après Wattin ils ont un idiome spécial, le kouria, qui serait un pot-pourri de toutes les langues soudanaises. M. Wattin ne donne aucun détail sur cet idiome qu’il n’a évidemment pas eu le temps d’étudier ; mais il est très affirmatif sur son existence. D’après le peu qu’il en dit on imagine un sabir, un pigin-englisch ; il est assez vraisemblable en effet que dans un milieu d’esclaves soudanais, d’origines et d’idiomes différents, réunis par leur misère commune, il soit né une sorte de lingua franca nigritienne. Cette petite question reste pourtant à approfondir.
Il est autrement délicat de se prononcer sur l’origine des haratin. C’est une classe, ou une caste de la société, un prolétariat agricole, et peut-être faut-il aller jusqu’à dire des serfs de la glèbe ; ils travaillent les jardins d’autrui d’après un contrat de métayage, équivalent à celui qui lie le khammès algérien ; je crois qu’ils n’avaient pas le droit de rompre ce contrat de métayage, et à coup sûr ils n’en avaient pas la possibilité.