Or cette révolution religieuse on la signale dans toute l’Afrique du nord.
Au XVe et au XVIe siècle, l’Islam, chassé d’Espagne, poursuivi jusqu’en Afrique par les chrétiens, se ressaisit et se rénove ; le sentiment religieux s’exaspère, les saints, les marabouts, les missionnaires pullulent ; c’est le moment où les vieux noms berbères des tribus disparaissent, pour céder la place aux dénominations actuelles, tirées de marabouts éponymes ; pour la première fois, l’Afrique Mineure s’islamise intégralement.
Et c’est un fait bien curieux que dans cette Berbérie ultra-conservatrice l’Islam introduit au VIIIe siècle n’ait triomphé définitivement qu’au XVIe. C’est même un fait considérable, étrange et généralement si ignoré, qu’on sent le besoin d’en établir l’exactitude en s’appuyant sur des autorités incontestables. Beaucoup moins palpable qu’une bataille ou un changement de dynastie cette grande transformation diffuse et lente a presque complètement échappé aux rares historiens de l’Afrique du nord. Mercier lui consacre à peine une dizaine de lignes imprécises : « Nous devons signaler l’arrivée de marabouts, venus en général de l’ouest, du pays de Seguiet el Hamra... ils ont, en maints endroits, réuni des tronçons épars, d’origine diverse, et en ont formé des tribus qui ont pris leurs noms. Les Koubba de ces marabouts se trouvent répandues dans tout le nord de l’Afrique et perpétuent le souvenir de leur action qui a dû s’exercer surtout du XIVe au XVIIIe siècle[196]. » Aucun historien n’a fait de cette question pourtant intéressante l’objet d’une étude détaillée ; les éléments, incomplets, en sont épars dans des travaux hagiographiques et philologiques, en particulier de M. Basset.
Dans « Nédromah et les Traras »[197], par exemple, M. Basset signale « les traces d’une influence juive, antérieure à l’établissement des Israélites actuels de Nédromah (où ils vinrent de Miknâsah au milieu du XVIIIe siècle), car nous les trouvons dans des monuments du Moyen âge ». M. Basset cite une tribu qui a un nom hébraïque, les Ouled Ichou ; il mentionne un tombeau très vénéré de Josué, et le cap Noun, dont le nom, qui lui est appliqué dès le Moyen âge, est celui du père de Josué. « On sait que les Juifs se répandirent de bonne heure en Afrique, non pas seulement en Cyrénaïque, et dans la région Carthaginoise, où ils prospérèrent, mais aussi dans l’ouest. Les Vandales tolérèrent le libre exercice de la religion juive, et on voit, par un passage de la lex Wisigothorum cité par Grœtz, que les juifs d’Espagne s’adonnaient au commerce et à la navigation sur les côtes d’Afrique... Ils étaient nombreux dans ce dernier pays puisqu’ils s’entendirent avec leurs frères restés en Espagne pour organiser contre Egica, vers 693, une insurrection qui échoua[198]. »
Voilà qui est évidemment de nature à jeter une lumière sur les traditions touatiennes au sujet des Juifs.
Parmi les saints de Nedromah, M. Basset fait une grande place aux « marabouts venus de la Seguiet el Hamra ; ceux-ci se rattachent aux missions qui au XVe et au XVIe siècle ranimèrent l’Islam dans tout le nord de l’Afrique[199] ».
Au sujet de la confédération des Traras, qui se forma au XVIe siècle, M. Basset observe : « Contrairement à ce qui se passa ailleurs, elle ne prit pas le nom soit d’un ancêtre éponyme, soit d’un marabout reconnu comme l’ancêtre spirituel[200]. »
Dans les montagnes de Cherchell les Beni Menacer actuels furent jusqu’au XVIe siècle des Zenètes Maghraoua, dont le nom se trouve déjà dans Ptolémée sous le nom de Μακχούρηβοι. Ils ont adopté leur nom actuel aux environs du XVIe siècle et « ils le dérivèrent de celui d’un saint nommé Mansour, qui se serait fixé parmi eux pour les ramener à la religion, et serait ainsi devenu leur ancêtre spirituel éponyme[201] ».
C’est ainsi que « les Mekhâlif, entre Djelfa et Laghouat, se rattachent à un Sidi Makhlouf ;... les Douaouïda (province de Constantine) à Sidi Douad, etc. ».
M. René Basset donne tout une liste de marabouts algériens venus du Maroc et de la Seguiet el Hamra, et qui ont évangélisé Blidah, Mascara, la Kabylie, etc.[202]. Le santon fameux de Milianah, Sidi Ahmed ben Yousof se rattache spirituellement, au titre de disciple, « à ce grand mouvement de renaissance religieuse[203] ».