Tout le centre de la cuvette est percé de puits (Ennfous, puits nombreux en chapelet dans l’oued Adrem) ; son pourtour est jalonné de sources et d’aguelman (aïn Tikedembati, aguelman Taguerguera). A sa surface, les oueds élargis dessinent un lacis de pâturages. Si l’Adr’ar Ahnet est le centre politique et militaire, l’oued Adrem est le centre économique ; c’est là que les pâturages se pressent, et qu’on a le plus de chance de rencontrer des tentes. C’est là en effet que la petite troupe du commandant Laperrine est entrée en relations pacifiques avec les Taitoq et les Kel Ahnet, en 1903 ; c’est là encore que le capitaine Dinaux en 1905 a vu venir à lui toute la délégation de l’Ahnet, exactement à Haci Ennfouss[257].

Chose curieuse, de la région des hammadas, qui s’étend entre l’Adr’ar Ahnet et l’Açedjerad, on ne retrouve pas de traces nettes sur la carte Bissuel ; elle semble donc ne pas avoir fixé l’attention des indigènes auteurs de cette carte ; elle n’a pour eux, apparemment, aucune espèce d’intérêt pratique, c’est une étendue pierreuse inutilisable, où ils n’ont rien à faire et où ils ne vont pas.

Ce sont pourtant les hammadas entaillées de canyons qui frappent d’abord l’Européen ; elles sont l’élément caractéristique du paysage ; on conçoit aisément que ce point de vue ne soit pas celui des indigènes, qui doivent résoudre en pareil pays le problème redoutable de l’alimentation quotidienne, et pour qui les données économiques remplissent tout le premier plan de l’attention.

A ce titre économique il faut insister sur l’importance de quelques points, amorces de routes transsahariennes. Au sud de l’Ahnet s’étend un redoutable Tanezrouft traversé par deux routes seulement l’orientale qu’on pourrait appeler route d’In Ziza, et l’occidentale, ou route d’Ouallen.

Le volcan éteint d’In Ziza[258], avec ses points d’eau pérennes, est d’une telle importance pour l’Ahnet que Bissuel et ses informateurs touaregs le décrivent comme en faisant partie. En réalité il est à 150 kilomètres au sud, en plein Tanezrouft, et il n’y a pas lieu de le décrire ici. Contentons-nous de dire que la route orientale, coupée d’aiguades très espacées, mais très abondantes et très sûres (In Ziza, Timassao) est beaucoup plus facile et plus suivie que l’autre. Elle aboutit dans l’Ahnet proprement dit, au voisinage de l’adr’ar Ahnet, de part et d’autre de l’adr’ar Adhafar, soit à Aït el Kha, soit dans l’oued Amdja[259] (Tin Senasset, Ouan Tohra). Aït el Kha est certainement plus rapproché d’In Ziza, mais dans les périodes de longues sécheresses le point d’eau et le pâturage sont insuffisants. Aussi, en 1905, le capitaine Dinaux, avec ses 170 animaux, a dû partir non pas même de Tin Senasset, à peu près tari, mais de Ouan Tohra.

La route occidentale quitte l’Açeddjera à Ouallen. Deporter[259] jadis, et plus récemment, comme aussi, je crois, plus exactement, M. Mussel[260], notre compagnon de voyage, ont recueilli des renseignements sur cette route d’Ouallen. Quelques points d’eau y sont mentionnés, mais incertains et médiocres : « Hassi Azenazen, qui ne cesse d’avoir de l’eau que sept ans après la pluie ... Tin Diodin et Tin Daksen. Ces deux points cessent d’avoir de l’eau deux ou trois ans avant la pluie. »

La route d’Ouallen n’a jamais encore été suivie par nos méharistes et le colonel Laperrine en 1906 n’a pas osé la prendre. Elle est mauvaise et dangereuse. En revanche par Haci Achourat elle aboutit à l’Azaouad et à Tombouctou, c’est une supériorité sur la route d’In Ziza, qui mène directement chez les Ifor’ass, mauvais intermédiaires pour un trafic transsaharien, puisque les Maures Kountas leurs ennemis leur interdisent pratiquement l’accès du Niger.

Ouallen est très anciennement connu par renseignements ; mais il n’a été vu encore que par les quelques Européens qui encadraient ou accompagnaient le détachement Mussel en mai 1905. M. Mussel ne croit pas pouvoir en donner les coordonnées géographiques[261]. C’est, je crois, que je n’ai pas pu lui communiquer en temps utile, et intégralement, les résultats de nos observations communes ; nous étions, il est vrai, mal outillés ; le sextant employé était affecté d’une grosse erreur systématique, et d’ailleurs, sous cette latitude et dans cette saison, c’est un théodolite qu’il eût fallu. Pourtant les données de l’itinéraire ne peuvent pas être grossièrement inexactes. Comme on pouvait s’y attendre la position réelle d’Ouallen est notablement différente de celle qu’on lui attribuait par renseignements. L’erreur est d’un demi-degré environ en latitude et en longitude (voir par exemple Atlas Stieler et se reporter à notre [appendice I,] p. 342.)

Ouallen est le seul point de tout l’Ahnet où l’on puisse signaler un bâtiment, en ruines d’ailleurs. D’après Mussel « la casbah d’Ouallen aurait été construite par un marabout de la zaouïa Mouley Heïba, existant encore actuellement à l’Aoulef. Destinée, selon les uns, à servir de refuge aux gens qui revenaient du Soudan, elle aurait été construite, selon les autres, par un marabout de l’Aoulef, chassé par ses khouans, afin d’interdire l’accès des puits aux gens de l’Aoulef venant du Soudan[262] ».

Je retrouve dans mes notes que la casbah d’Ouallen fut occupée un temps par des Arabes coupeurs de route, les Oueld Moulad. En tout cas c’est un château fort, et non pas du tout le centre d’une exploitation agricole, dont on ne voit, aux alentours, ni traces, ni même possibilité ; un mauvais pâturage, un petit groupe de puits très peu profonds et abondants, voilà quelles étaient les seules ressources d’Ouallen en 1905. Les puits eux-mêmes étaient peu fréquentés, puisque, au fond de l’un d’eux nous avons trouvé une tanière de chacal.