Les dunes sont, en somme, le résultat d’un antagonisme direct, on dirait presque d’une lutte tragique entre le vent et les oueds, sur le champ clos restreint des dépôts alluvionnaires ; les dunes sont la maladie, et, pour ainsi dire, l’éléphantiasis dont meurent les oueds. La circulation superficielle est enrayée la première par l’obstacle mécanique des bourrelets de sable[39]. Puis toute la partie aval, ne recevant plus son contingent annuel de crues, tend à se dessécher, les alluvions se trouvent livrées sans défense par la sécheresse et la pulvérulence à l’action du vent, qui les éparpille, entassant ici une dune nouvelle, raclant ailleurs le sol jusqu’au roc, détruisant enfin la continuité du tapis alluvionnaire, c’est-à-dire le réservoir de la circulation souterraine. On saisit ainsi bien nettement le mécanisme de desséchement progressif à travers les siècles, sans qu’il soit nécessaire de faire entrer en ligne de compte la moindre aggravation du climat désertique.

Pour survivre en tant qu’habitat humain à la première apparition de ce climat de mort, la partie du Sahara qui nous occupe était bien outillée. Les puissantes ramifications de l’O. Messaoud étaient un monumental système d’irrigation naturelle susceptible de conduire les pluies de l’Atlas jusqu’au cœur du désert, jusqu’à Taoudéni. Et apparemment elles n’y ont failli qu’à la longue et progressivement, à mesure qu’elles s’engorgeaient. Si l’on en doute, qu’on songe à ce fait incontestable : des crues alimentées par les pluies de l’Atlas entre Figuig et Aïn Chaïr, en suivant le chenal de l’O. Saoura, parvenaient il y a cinquante ans à Haci Boura, il y a dix ans à Tesfaout. Mais l’O. Saoura est le seul, entre tant de fleuves puissants, qui soit resté à peu près libre de sable. Qu’on imagine le centre d’attraction et de vie qu’a dû être l’O. Messaoud, lorsqu’il colligeait toutes les pluies de l’Atlas entre Laghouat et l’O. Draa ! Un souvenir de cette époque meilleure s’est conservé dans la mémoire des indigènes, et, semble-t-il, dans le nom même de l’O. Messaoud, le « bienheureux ». Que le lit de l’O. Messaoud ait constitué jadis une route accessible jusqu’à Taoudéni aux bourriquots chargés de dattes, voilà qui n’est plus si invraisemblable, et cette légende pourrait bien être un souvenir.

Lors de la conquête de l’Algérie, cette puissante barrière de grands ergs, entrevue au sud de l’Atlas, passait pour infranchissable ; elle ne l’est pas à coup sûr à la circulation des caravanes, mais c’est pourtant bien une barrière, qui coupe au cœur du Sahara sa part d’humidité et de vie. Or, elle s’est édifiée lentement et grain à grain, elle n’a pas atteint du premier coup son étanchéité actuelle. Encore aujourd’hui elle a son point faible, la brèche de la Saoura. Qui sait à quelle époque peut-être récente d’autres brèches bienfaisantes se sont obstruées définitivement ?

E.-F. Gautier. — Sahara Algérien.Pl. XI.

Cliché Cauvin

21. — UN TROU D’EXPLOITATION A TAOUDÉNI

Au sommet les déblais ; au-dessous couches d’alluvions ; au fond le banc de sel.

Cliché Cauvin