C’est là un ensemble de faits assez curieux, et ne serait-il pas hasardeux de vouloir expliquer par une coïncidence fortuite cette identité constante du substratum ?
Regardons-y de plus près d’ailleurs. Le « terrain des gour », comme l’a reconnu M. Flamand depuis longtemps, est composé de deux étages : A la base, et sur la partie de la tranche de beaucoup la plus considérable, des formations alluvionnaires, que l’on peut appeler miocènes pour la commodité de l’exposition ; elles varient d’épaisseur et sans doute aussi de composition ; mais le sable libre est prédominant. Au sommet, des calcaires à silex, des poudingues à ciment travertineux, une croûte calcaire de formation subaérienne, et d’âge supposé pliocène, épaisse à peine de quelques mètres et très dure.
Au pied de l’Atlas, dans les hauts des O. Namous et R’arbi, cette croûte est restée intacte, scellant dans le sous-sol les sables miocènes, elle constitue la surface d’immenses hammadas nettes de dunes. A mesure qu’on s’avance vers le sud et qu’on se rapproche du niveau de base, l’érosion plus active a déchiqueté la carapace, mettant en liberté les formations sableuses sous-jacentes, et l’erg commence.
En résumé, c’était une idée admise que l’allongement d’est en ouest et la disposition générale des grands ergs étaient en relation avec les vents dominants[37]. Les faits observés s’accordent mal avec cette hypothèse. Tout semble se passer comme si les grands ergs étaient à peu près en place, au point précis où le jeu de l’érosion, depuis le Miocène, avait accumulé les plus grandes masses de sable libre.
Il y a peut-être quelque impertinence à laisser aussi complètement à l’arrière-plan, dans une étude sur les dunes, le rôle propre du vent. Ce n’est pas assurément qu’on songe à méconnaître son importance, c’est qu’on a peu à ajouter à ce qui a été dit partout. Un point pourtant mériterait peut-être plus d’attention qu’on ne lui en a prêté d’ordinaire.
On sait comment la dune se comporte vis-à-vis de la chaleur solaire : elle l’emmagasine et la perd par rayonnement avec une quasi-instantanéité. Dans le jour, en été, la dune brûle, elle est inabordable pieds nus ; dès la tombée du jour, elle devient d’une fraîcheur délicieuse, tandis que les grandes masses rocheuses, les falaises de l’Ahnet par exemple, moins ardentes à midi, dégagent pendant la plus grande partie de la nuit une haleine de four, très pénible dans leur voisinage immédiat. Au campement d’Ouan Tohra, au pied d’une grande falaise gréseuse, le 7 juin à cinq heures du matin, le thermomètre marquait 33°, alors que, à un kilomètre de la falaise, il s’abaissait à 30°,8. Inversement dans l’erg er Raoui, au puits de Tinoraj, le 25 février à six heures du matin, l’eau contenue dans une cuvette à demi enfoncée dans le sable était gelée en bloc, un gobelet d’étain pris dans la glace y était si solidement fixé qu’on pouvait, avec l’anse du gobelet soulever la cuvette. Le thermomètre marquait cependant + 10° ; ce sont des effets comparables à ceux d’une machine à glace.
Cette instantanéité d’échauffement et de refroidissement est parfaitement expliquée par la porosité de la dune, qui multiplie sa surface d’absorption et de rayonnement. Quoique ces faits soient bien connus, je ne sais pas si l’on a suffisamment insisté sur leurs conséquences météorologiques probables.
Il s’ensuit en effet que, au Sahara, d’immenses espaces juxtaposés, ici région des grands ergs, là région des hammadas, doivent constituer, au point de vue météorologique, des entités aussi distinctes et aussi opposées que, à la surface du globe, les mers et les continents. La distribution des grands amas de sable doit avoir une influence considérable sur la distribution des pressions barométriques, et on la retrouverait apparemment dans le dessin des isobares. On peut imaginer par exemple que, en été, une zone cyclonique de basses pressions s’établit sur l’erg, et inversement en hiver une zone anticyclonique de hautes pressions. C’est là assurément une hypothèse extrêmement hasardeuse dans l’état actuel de nos connaissances, mais elle cadre assez bien avec le petit nombre des faits connus. On sait que les équinoxes au Sahara sont violemment orageux, comme si d’été à hiver les conditions météorologiques générales s’inversaient brusquement. D’autre part, dans le Sahara algérien, ce sont assurément les vents d’est qui dominent ; dans le Sahara marocain, au contraire, d’après Lenz, ce sont les vents d’ouest. Il est donc possible que, de par l’existence même des ergs et la distribution des pressions barométriques qui en est le corollaire, les vents aient une tendance à tourbillonner autour de la région des dunes ; ce qui nous aiderait à comprendre qu’un certain état d’équilibre ait été atteint.
En tout cas, une étude détaillée de l’action du vent sur les ergs devrait être nécessairement appuyée sur des connaissances météorologiques précises et étendues, qui nous font encore tout à fait défaut. Il faut donc renoncer à insister davantage sur la part et le rôle du vent dans l’amoncellement des grandes dunes[38]. Il va sans dire que cette part et ce rôle sont énormes, et on n’a pas naturellement la prétention de contester que l’erg ne soit une formation éolienne.
Pourtant les effets de l’action éolienne ont été exagérés ; on lui entrevoit d’incontestables limites. En règle générale, les grandes masses de dunes sont en place, là où l’érosion fluviale en avait accumulé les matériaux. Vis-à-vis d’elles le vent ne semble avoir qu’une puissance insignifiante de déplacement. Il en a trié les éléments, et surtout il les a vannés, emportant au loin en poussière impalpable les éléments argileux qui ne peuvent faire tout à fait défaut dans un dépôt sédimentaire, et ne laissant subsister que les grains de quartz pur ; surtout il a créé le modelé, entassant ce qui était étalé. On n’a pas la prétention d’établir là une loi qui s’applique à toutes les dunes et à tous les déserts du globe ; mais il semble bien que les choses se passent ainsi dans la partie du Sahara qui nous occupe. Nous sommes ici dans un désert tout jeune, au début d’une évolution péjorative, qui a commencé à la fin du Quaternaire, et dont l’homme a été le témoin.