Ce guerrier à bouclier rond, nous l’avons déjà rencontré dans les stations du nord, à Barrebi en particulier ; mais ici, dans les stations de l’Ahnet il est dessiné avec plus de soin, plus détaillé. La ressemblance en devient plus frappante avec le cavalier, figuré à côté des caractères libyques sur la stèle funéraire du musée d’Alger. (Voir [fig. 17.]) Celui-ci porte à son bras gauche exactement le même petit bouclier rond et les mêmes trois javelines, ces dernières fixées de la même façon à la partie postérieure du bouclier, donnant une impression de panoplie. Il me semble que ce détail est de nature à entraîner la conviction.
Ce méhariste armé en cavalier numide date approximativement nos gravures.
Notons encore qu’elles sont accompagnées d’inscriptions tifinar’ en grand nombre et qui paraissent contemporaines. Au col de Zenaga les gravures se présentent seules sans accompagnement épigraphique.
Enfin l’aspect seul de nos gravures interdit de les reporter très loin dans le passé puisque la patine fait défaut ; les parties gravées de la roche contrastent vivement par leurs couleurs avec les parties intactes ; elles ont un aspect frais.
Pourtant au point de vue de l’exécution technique elles seraient déconcertantes ; elles ne rentrent pas exactement dans les catégories établies dans le nord par M. Flamand. Là, dans la chaîne des ksour par exemple, tout ce qui n’est pas belle gravure ancienne, à trait profond et lisse, à patine noire, est immonde grafitti libyco-berbère. Ce sont deux catégories bien tranchées et la plupart des gravures au Mouidir-Ahnet ne rentrent ni dans l’une ni dans l’autre.
Les chameaux de la [figure 20,] B, par exemple, sont des graffitti libyco-berbères types. Est-il possible de les classer avec les beaux méharis de la [figure 21,] A. Ces derniers ont 0 m. 50 de haut ; les autres 0 m. 05 ; ceux-ci sont parfaitement schématiques, et rappellent plutôt au premier coup d’œil un caractère chinois qu’un animal quelconque. Ces gravures procèdent d’intentions différentes ; l’auteur de la [figure 21,] A, tâche de reproduire un animal tel qu’il le voit, c’est un artiste, dans une mesure aussi faible qu’on voudra ; l’auteur de la [figure 20,] B écrit l’hiéroglyphe du chameau, il fait de l’idéographie.
A ne considérer que l’habileté des dessinateurs, et ce qu’on pourrait appeler leurs traditions artistiques, les belles gravures du Mouidir-Ahnet sont tout à fait comparables à celles de Zenaga. Que l’on considère les petits tableautins des figures [20] et [21,] scènes de chasse, j’imagine, à moins qu’on ne veuille voir dans la [figure 21] une scène de guerre, une rencontre entre méharistes et piétons, mais la présence de gibier et de chiens est peu favorable à cette hypothèse. En quoi ces amusantes compositions sont-elles inférieures par exemple à la gravure rupestre algérienne de Kef Messiouar publiée par Gsell (Monuments antiques, t. I, p. 48) et qui représente une famille de lions s’apprêtant à dévorer un sanglier ? De part et d’autre c’est la même ignorance de la perspective, mais c’est aussi parfois le même bonheur à silhouetter tel ou tel animal. Qu’on regarde la gazelle entourée par les chiens ([fig. 21,] A), le cheval ([fig. 23,] A), la chèvre et l’autruche de la [figure 24,] B pour ne rien dire de la vache placide et de l’âne qui brait de la même planche. On ne trouvera rien de mieux dans la série des gravures rupestres sud-oranaises. Et c’est une chose à noter aussi que les dimensions sont les mêmes. Ici comme là les figures sont grandes, la plupart ont de 0 m. 50 à 0 m. 75, c’est-à-dire que la somme de travail est considérable. Nous ne sommes plus en présence de graffitti œuvre de quelques minutes de désœuvrement, il faut supposer chez l’auteur un travail soutenu et une certaine habitude de la main.
| E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. | Pl. XVII. |
Cliché Gautier