Aujourd'hui que les procédés et les mystères de la peinture à l'huile sont connus de tout le inonde, on aura peine à comprendre comment Étienne se trouvait si favorisé d'être admis à voir commencer un tableau, et quelle fut sa joie en pouvant considérer à loisir une toile blanche de sept pieds, sur laquelle on avait reporté, au moyen d'un carrelage, les figures d'une grande composition. Tel était encore cependant le mystère dont s'entouraient les peintres dans leurs ateliers, que l'espoir qu'eut Étienne de voir commencer, faire et achever un tableau, fut une des satisfactions les plus vives de toutes celles qu'il éprouva pendant cette matinée. Ce fut donc avec la plus scrupuleuse attention qu'il étudia, on peut le dire, ce qui était tracé sur cette toile blanche posée sur un chevalet.
David commençait alors son tableau des Sabines dans une autre partie du Louvre où on lui avait accordé un local plus vaste; en sorte que, pour obliger son élève Moreau, il lui avait prêté son atelier des Horaces. Charles Moreau traitait le sujet de Virginius montrant au décemvir Appius le couteau avec lequel il vient d'immoler sa fille. Cette composition, dans laquelle l'artiste s'était efforcé de multiplier les preuves de son double talent, ne put être terminée alors. Un an après qu'elle fut entreprise, Moreau, dont le talent en architecture était tout à fait recommandable, saisit fort raisonnablement l'occasion qui lui fut offerte de reconstruire l'intérieur de la salle du Théâtre-Français (de la République alors) rue Richelieu. L'exécution de ce travail, qui lui lit honneur, l'engagea à reprendre et à suivre sa véritable carrière, qu'il a parcourue et qu'il a achevée avec honneur en Allemagne.
Exemple étrange des vicissitudes humaines! Ce tableau de Virginius, commencé en 1796 en présence du petit élève de Moreau, devait, quarante ans après, lorsque l'artiste le termina en 1827, passer à l'exposition du Louvre, sous les yeux du critique Étienne, appelé à écrire sur les arts dans le Journal des Débats.
Mais revenons à l'élève attendant l'arrivée de son maître dans l'atelier des Horaces. Midi sonnait quand il y entra. Moreau, comme on l'a dit, était assez joli cavalier et se mettait fort bien. Toujours rasé, frisé et poudré avec soin, il portait ordinairement un habit bleu barbeau foncé, des pantalons gris clair et des bottes à la hussarde. Son linge toujours frais exhalait un léger parfum d'iris, et l'on savait qu'outre une foule de petits soins que tous les hommes ne prenaient point encore, il poussait la recherche jusqu'à ne faire usage que de rasoirs anglais, espèce de crime de lèse-nation à cette époque.
Charles Moreau avait été reçu plusieurs fois dans la famille d'Étienne, en sorte que ce costume élégant et fort convenable alors n'eût aucunement étonné le jeune élève, si cette toilette, dans cette dernière occasion, ne lui eût pas paru bien recherchée pour un artiste qui allait se mettre à son chevalet. La politesse affectueuse mais froide et réservée du maître d'ailleurs ne contribua pas peu à étonner le jeûne homme, qui se soumit sans aucune répugnance à l'autorité de son nouveau maître, mais en se nourrissant du plaisir d'être dans l'atelier des Horaces, et de l'espérance de recevoir les conseils directs de David.
Il serait superflu d'entrer dans les détails de l'exécution du tableau de Virginius. Pendant que dura le tracé et l'ébauche de cette composition, Charles Moreau mit toute la bonne grâce imaginable pour montrer à son jeune élève, qui cependant n'était encore que faible dessinateur, tous les procédés qui se rapportent plutôt au métier qu'à l'art de la peinture. Tout en recevant ces avis que les artistes transmettaient si rarement alors, Étienne poursuivit ses éludes d'après le dessin, puis d'après le relief, en les entremêlant de celles que Moreau lui faisait encore faire sur l'architecture.
Cependant les journées passées en ce lieu paraissaient souvent longues et tristes à Étienne, dont la nature expansive ne s'arrangeait pas toujours de la contrainte et du silence que la gravité continue de son maître lui imposait. Le mystérieux, le monosyllabique Alexandre, qui, disait-on, était rentré nouvellement de l'émigration, et auquel David avait donné un asile, était peu propre à animer la conversation. Moreau d'ailleurs s'était réservé le droit de rompre le silence, et pour en conjurer l'embarras, quand il se prolongeait trop, il se bornait à chanter les trois couplets d'une romance fort à la mode en ce temps: Te bien aimer, ô ma chère Zélie, qu'il interrompait soigneusement lorsque quelque difficulté d'exécution en peinture le forçait à retenir son souffle pour être plus sûr de sa main.
Ce calme étouffant et cette même chanson qui l'interrompait périodiquement navraient quelquefois le cœur du pauvre élève, surtout, comme il arrivait souvent, quand les jeunes gens de l'école de David, réunis à l'étage inférieur, lui faisaient penser, par leurs cris et leurs extravagances, au plaisir qu'il aurait eu à prendre part à leurs jeux.
Plusieurs fois dans sa détresse, le pauvre enfant, lorsqu'il se trouvait seul avec Alexandre, essaya, mais toujours en vain, d'entamer une conversation. Un jour qu'il crut s'apercevoir que la physionomie de cet homme était moins sournoise que de coutume, il se hasarda à lui demander quelles étaient les personnes demeurant au-dessus de l'atelier, et que l'on voyait souvent passer derrière l'œil-de-bœuf. Après un assez long silence, pendant lequel le questionné nettoyait tranquillement sa palette, il dit enfin: «Est-ce que vous ne le savez pas?—Non.» Une pause beaucoup plus longue succéda à la première, et Alexandre, après avoir essuyé tous ses pinceaux un à un, et fermé soigneusement sa botte à couleurs, dit, en prenant son chapeau et ouvrant la porte pour s'en aller: «C'est Pierre, Joseph, Maurice et Charles Nodier.» Puis il laissa Étienne seul.
Au milieu de ce silence de trappistes, tout ce qui pouvait en rompre la monotonie devenait un événement heureux pour Étienne; et si ennuyeux que fussent la plupart des curieux venant visiter l'atelier des Horaces avec la permission de David, c'était une espèce de fête pour Étienne, par cela seul qu'il entendait des gens parler.