Une circonstance fort simple en elle-même devint un événement de la plus haute importance pour lui. Ce fut la visite annoncée d'avance que David devait faire à Moreau. Le chef de l'école avait effectivement promis à son disciple de venir voir où en était son tableau de Virginius, et le jeune écolier attendait ce jour avec une impatience inexprimable, curieux de revoir David qu'il n'avait pas même aperçu depuis la fameuse séance de la Convention. Enfin le maître entra en soulevant son chapeau, et tout aussitôt Étienne se leva, mais sans quitter sa place, tandis que Moreau s'avançait rapidement vers son maitre en lui tendant la main.
Les deux artistes parlèrent assez longtemps au sujet du perfectionnement des lignes de la composition, sans qu'Étienne, si novice encore dans l'art, pût apprécier l'intention et la portée de ce qui fut dit. Mais les dernières paroles que laissa échapper David en résumant ses observations sur l'ouvrage excitèrent l'attention du jeune écolier. «Il faut te mettre en garde contre la roideur, mon cher Charles, dit le maître, tu as commencé (car ils se tutoyaient) par étudier l'architecture, et on se ressent toujours de sa première éducation. Vois cette jambe-là, elle paraît avoir été faite au tour comme un balustre. Les têtes de tes personnages se ressemblent entre elles, et les vêtements compassés trahissent le soin trop minutieux que tu as pris en drapant tes mannequins… Prends garde!… prends garde à ces défauts!… la nature est plus capricieuse que cela… D'ailleurs l'ensemble de ton tableau est bon… un peu froid; fais-y attention, et n'oublie pas de réchauffer tout cela en finissant… Allons, bon courage… adieu et défie-toi de la roideur.»
Étienne était naturellement porté à respecter ceux qui renseignaient, et d'ailleurs son inexpérience ne lui permettait guère de former un jugement quelconque sur le Virginius de Moreau. Toutefois, les remarques si justes de David, en cette occasion, répandirent de la lumière dans son esprit, et il s'aperçut que le maître avait au fond témoigné plus d'indulgence pour son élève que pour l'ouvrage.
Comme David se disposait à sortir, il s'approcha d'Étienne, jeta les yeux sur ce qu'il dessinait et lui donna des encouragements avec bienveillance. Cette visite, ces paroles reçues du peintre le plus renommé de France mirent la joie au cœur d'Étienne et lui rendirent le séjour dans l'atelier des Horaces un peu moins lourd. Lorsqu'il fut revenu de son premier enivrement, il repassa dans son esprit toutes les circonstances qui l'avaient frappé pendant cette entrevue, et plus d'une fois il revint sur l'étonnement que lui avait causé la vue de David, de cet homme que sa réputation politique avait transformé dans l'imagination de ceux qui ne l'avaient point vu en une espèce de sauvage inabordable, tandis qu'en réalité il avait les formes les plus polies. Il régnait dans son habillement une recherche grave, une propreté tout opposées aux habitudes de la plupart des révolutionnaires. Bien plus, malgré le gonflement d'une de ses joues qui le défigurait, et quoique son regard eût quelque chose d'un peu dur, dans l'ensemble de sa personne régnait un certain air d'homme de bonne compagnie que peu de gens avaient conservé depuis les années orageuses de la révolution. Si l'on excepte la petite cocarde tricolore qu'il portait à son chapeau rond, tout le reste de son costume, ainsi que sa manière d'être, l'auraient plutôt fait prendre pour un ancien gentilhomme en habit du matin, que pour l'un des membres les plus ardents du comité de sûreté générale. Aussi, tout en travaillant, Étienne ne pouvait-il s'empêcher de repasser dans son esprit les trois apparences si différentes sous lesquelles David s'était déjà offert à ses yeux: d'abord comme membre de la Convention, portant le panache tricolore, et parcourant avec vivacité les Tuileries le jour de la fête à l'Être suprême; puis à la barre de la Convention, répondant à ses accusateurs par la pâleur de son visage et les énormes gouttes de sueur qui se détachaient de son front; et enfin en artiste chef d'école, en homme plein de politesse et de bienveillance, dans son atelier des Horaces.
Cependant l'habitude de vivre dans le Louvre fit trouver à Étienne des distractions en rapport avec son âge et son caractère. Quoiqu'il se fût mis sur le pied de partager avec Alexandre le soin d'allumer le feu chaque matin, cependant il se chargeait volontiers de cette corvée, qui lui fournissait l'occasion de lier connaissance avec les artistes voisins. Il se faisait journellement, entre les peintres habitant le palais du Louvre, des échanges de menus services. Tour à tour, le plus matinal d'entre eux fournissait, par exemple, de la braise ou un tison enflammé à ses confrères, qui lui rendaient la pareille un autre jour. Comme Étienne distribuait généreusement le feu quand on lui en demandait, on lui en rendait aussi volontiers, et, par ce moyen, il arrivait à pénétrer dans l'atelier des artistes et à voir les ouvrages auxquels ils travaillaient. Le petit flatteur n'avait garde d'épargner les louanges pour satisfaire sa curiosité, et les artistes, hommes faits et assez renommés alors, introduisaient le petit espiègle dans leur atelier, lui expliquaient le sujet de leurs compositions, lui laissaient manier leurs brosses et leurs palettes, et enfin, après avoir savouré ses éloges, lui frappaient amicalement l'épaule en lui donnant le feu qu'il était venu chercher. C'est à l'aide de ces petits stratagèmes qu'Étienne parvint à voir peindre Van-Spaendonck, qui imitait les fleurs; Garnier, occupé alors à terminer son tableau de la Famille de Priam admis au concours décennal, l'excellent Taillasson, homme très-spirituel et peintre de talent, et Valenciennes, qui ramona le bon goût et les études sévères dans l'art du paysage.
Mais le voisinage qui offrait le plus d'attrait à Étienne était celui des élèves de David. Il ne tarda pas à faire connaissance avec plusieurs d'entre eux, qui le surnommèrent, à cause de la position respective de l'atelier des Horaces et de l'atelier des élèves, le petit d'en haut, sobriquet qu'il conserva assez longtemps, même après être entré au nombre de leurs camarades.
Les premières paroles amicales qu'il reçut dans cette école lui furent adressées par Ducis, le neveu du poète de ce nom, et par Delafontaine, qui, après avoir exposé plusieurs tableaux au Salon, est devenu un des plus habiles ciseleurs de Paris. En arrivant au travail ou en sortant de batelier, Étienne retrouvait ses connaissances et ses nouveaux amis dans les grands corridors sombres du Louvre, où l'on se donnait rendez-vous pour les parties de jeu que l'on faisait le soir.
Le petit d'en haut ne tarda pas à être connu, au moins de nom, de tous les élèves de David. On savait d'ailleurs qu'il devait entrer dans l'école, où l'on était disposé à le bien recevoir, et on saisit une occasion opportune pour lui prouver qu'on l'y regardait déjà comme admis. De temps en temps, les jeunes gens de l'école de David se cotisaient pour offrir un modeste repas à leur maître. Le maître et trente ou quarante jeunes gens partaient à pied de Paris et se rendaient à Saint-Cloud ou à Vincennes, chez un aubergiste prévenu d'avance, qui donnait à cette troupe un dîner dont le prix ne dépassait ordinairement pas la somme de quarante sous par tête. On eut l'idée de célébrer une de ces petites fêtes que l'on peut dire de famille, et Ducis, en sa qualité de commissaire pour le repas, accompagné de plusieurs de ses condisciples avec lesquels Étienne était le plus lié, vint inviter le petit d'en haut à se joindre à eux pour fêter le maître. La joie d'Étienne fut inexprimable, et sitôt qu'il eut donné les quarante sous d'écot, afin de ne pas être oublié sur la liste, il chercha dans son esprit le moyen de prouver à David et à ses élèves combien il était sensible à l'honneur qu'on lui avait fait, en le regardant comme faisant partie de l'école. L'apprenti peintre, tout vif et étourdi qu'il fût, et tout mauvais écolier qu'il eut été à Lisieux et en pension, avait cependant un penchant inné pour l'étude. Des circonstances qu'il serait trop long de détailler ici lui avaient fait reprendre ses auteurs classiques et lire un assez bon nombre de vers et de romans, pendant son séjour à la campagne. Il s'exerçait même à écrire et à rimer. Dans l'excès du bonheur que lui causa l'invitation au banquet offert à David, il résolut de faire des stances adressées au restaurateur de la peinture, projet qu'il exécuta en effet tant bien que mal. Lorsque le chef-d'œuvre fut achevé, il le communiqua à Ducis en qui il mettait toute confiance, pour savoir de lui s'il jugeait les vers dignes d'être lus à David vers la fin du repas. Quoique son oncle fût un habile poète, le nouveau camarade d'Étienne ne se montra pas difficile, et il fut arrêté non-seulement par les commissaires du repas, mais par tous les élèves à qui on avait fait connaître le désir du nouvel initié, que les vers seraient lus. C'est à Vincennes que l'on dîna, et qu'au dessert, Étienne, d'une voix faible et tremblante, lut à David, près de qui on l'avait placé, cinq ou six mauvaises stances qui furent accueillies avec bienveillance par le maître, et furent applaudies à tout rompre par les quarante jeunes artistes qui s'étaient étourdi le cerveau avec la piquette de l'auberge de la Tourelle.
Ce petit événement ne fut pas sans importance pour Étienne, car, de ce moment, il fut adopté par David comme son élève, et entra, ainsi qu'on le verra bientôt, dans son atelier, sur ce qu'on appelle vulgairement un bon pied. De plus, l'amitié contractée avec les élèves, les parties de jeux formées, et des conversations sur les arts compensèrent la froideur du séjour de l'atelier des Horaces, qui d'ailleurs changea tout à fait d'aspect par l'arrivée inattendue d'un nouveau personnage qui y fut introduit.
Un jour Charles Moreau, après avoir sifflé une heure durant l'air: Te bien aimer, ô ma chère Zélie, s'arrêta en clignant des yeux et en se reculant pour juger de l'effet de ce qu'il venait de peindre, puis dit à Étienne avec cet air calme qui ne le quittait jamais: «Étienne, vous ne travaillerez plus seul…; d'ici à deux ou trois jours, quelqu'un viendra pour dessiner avec vous…» Tout en disant ces paroles lentement, Moreau s'était remis à son chevalet, et l'exécution de je ne sais quoi de plus difficile exigeant toute la sûreté de sa main, il demeura trois ou quatre minutes sans rien dire. Étienne, sans quitter sa place ni son carton, avait tourné son regard interrogatif vers son maître, qui, l'avisant tout à coup, lui dit toujours avec le même sang-froid et les mêmes interruptions: «C'est une dame… oui… c'est une dame… c'est Mme de Noailles.» À ce nom qu'Étienne connaissait bien, il remit le nez sur son ouvrage sans proférer un mot.