«Je n'ai pas besoin, Étienne, ajouta Moreau après une autre pause encore plus longue que les précédentes, de vous recommander d'avoir tous les égards et toutes les complaisances qu'elle mérite… Elle est plus avancée que vous dans l'art du dessin… ce sera un stimulant pour vous… ça ne vous fora pas de mal.» Après avoir dit ces paroles, Moreau se remit à chanter sa romance favorite, et il ne fut plus question de Mme de Noailles, jusqu'au jour où elle vint s'installer à l'atelier des Horaces. Quant au discret et taciturne Alexandre, que Moreau avait prévenu à part de la nouvelle élève que l'on attendait, il n'en souffla pas un mot à Étienne.

Pendant les deux jours qui suivirent cette scène, Étienne fut sur les épines, tant il était curieux de voir paraître sa future condisciple. Il avait souvent entendu parler de Mme de Noailles comme d'une personne qui se distinguait par un vif amour pour les arts, même par des dispositions très-réelles à les cultiver; et tout Paris savait d'ailleurs que ses appartements étaient décorés des tableaux de plusieurs jeunes peintres de l'école nouvelle. Mais quelles pouvaient être la figure et les allures d'une dame de la haute société, qui prenait le parti d'étudier sérieusement la peinture dans un atelier situé dans le Louvre, dont on a eu l'occasion de faire connaître les dispositions intérieures? À ce motif de curiosité s'en joignait encore un autre. Étienne avait vu le père de Mme de Noailles une seule fois, mais dans un moment bien terrible, et il était impatient de savoir s'il retrouverait quelques-uns de ses traits dans ceux de sa fille.

Enfin le jour tant attendu arriva. Étienne était à l'atelier des Horaces comme de coutume, à huit heures du matin. Il allumait le feu quand il entendit le bruit des pas d'une personne qui montant l'escalier de bois, ouvrit bientôt la porte sans hésitation et entra délibérément dans l'atelier. C'était Mme de Noailles. Sa tête était couverte d'un chapeau noir, et de ses épaules descendait jusqu'aux genoux une espèce de pelisse fourrée dont l'usage n'était pas commun alors. Sa chaussure et son pied étaient fins et élégants, et toute sa démarche, où régnait un mélange de confiance et de retenue, annonçait une personne tout à fait distinguée.

Étienne n'éprouva ni surprise ni timidité pour lui répondre après qu'elle lui eut adressé la parole. Elle alla prendre un carton qu'elle avait fait apporter la veille au soir, et demanda conseil à son condisciple pour le choix de la place qu'elle pourrait occuper sans le déranger de la sienne. Tous ces petits préparatifs se firent sans embarras, sans affectation et même sans beaucoup de paroles. On eût dit que Mme de Noailles connaissait la vie d'atelier comme un peintre, et elle poussa même la gentillesse avec Étienne, qu'elle avait surpris faisant le feu, jusqu'à lui dire que, dans les règles, c'était à elle, la dernière venue, à se charger de ce soin. Un échange de sourires entre elle et lui acheva la connaissance, et quand le feu fut bien allumé, ils se mirent au travail.

C'était à Mme de Noailles à ouvrir la conversation s'il lui convenait d'en avoir une avec Étienne, qui, de son côté, attendit respectueusement une interrogation pour y répondre. Mais il avait affaire à une personne du monde, pourvue d'esprit et de tact; aussi n'y eut-il pas un seul instant d'embarras. Mme de Noailles savait le nom d'Étienne et elle n'y ajouta pas monsieur; elle lui parla des vers qu'il avait faits pour David, des progrès que ce maître s'attendait à lui voir faire dans son école, des pièces nouvelles que l'on donnait au Théâtre-Français et de mille autres sujets qui donnèrent du charme «à la conversation de Mme de Noailles, et lui firent sentir qu'Étienne n'était pas tout à fait indigne de l'entendre.

«Ce paresseux de Moreau, dit-elle tout à coup, n'arrive ici qu'à midi, j'en suis certaine. De la façon dont il se bichonne tous les jours, il est bien difficile qu'il arrive avant cette heure à son atelier. Aussi son tableau n'avance-t-il guère!»

On remplirait des volumes s'il fallait rapporter les conversations journalières que Mme de Noailles et Étienne avaient ensemble, depuis huit ou neuf heures qu'ils venaient à l'atelier jusqu'à midi, moment du jour avant lequel le pauvre Moreau n'arrivait en effet que bien rarement.

Mme de Noailles était donc une personne spirituelle et fort aimable, ayant les manières les plus élégantes, très-bien faite et assez jolie; ses cheveux châtains et son cou d'une blancheur éblouissante étaient surtout remarquables.

D'après la manière assez leste dont Mme de Noailles s'expliquait sur les habitudes et le talent de Moreau, il était difficile d'imaginer ce qui pouvait décider cette dame à venir se mettre sous sa direction, et quand Étienne vit Moreau et sa jeune élève en présence l'un de l'autre, l'écolière parla au maître avec une aisance et en même temps une familiarité protectrice si habituelle, qu'il semblait que, dans son installation à l'atelier des Horaces, Mme de Noailles cherchât principalement un lieu où elle put trouver les objets et les ressources matérielles indispensables pour étudier l'art du dessin.

Jusqu'à l'arrivée de cette dame, le plus ou moins de vivacité d'esprit de Charles Moreau était demeuré pour Étienne un problème, que le silence habituel établi entre eux pouvait rendre douteux; mais lorsque la jolie jaseuse eut non-seulement donné la parole à tout le monde, mais forcé encore chacun de parler, le silence de Charles Moreau continua.