L'effet de la présence de Mme de Noailles à l'atelier des Horaces fut donc de renouveler immédiatement cet air épais, combiné de silence et d'ennui, qui y avait régné jusque-là. La conversation n'avait pas toujours la même activité ni le même intérêt, mais elle était devenue libre, ce qui contribua à vivifier l'esprit d'Étienne et à lui faire poursuivre ses études avec plus de verve et de suite.

Mme de Noailles le préoccupait beaucoup, non pas cependant de la manière que l'on pourrait croire; mais il éprouvait un plaisir extrême à se trouver habituellement dans une sorte d'intimité amicale avec une jeune et jolie femme de vingt-sept à vingt-huit ans, ayant les habitudes d'une grande dame, et réputée pour l'une des femmes les plus à la mode de Paris. La vanité de tout autre qu'un enfant de seize à dix-sept ans se fût sans doute éveillée en pareille occasion; mais, il faut le dire à la louange d'Étienne, il sut profiter avec délicatesse et modestie d'une bienveillance amicale dont l'effet fut, en lui inspirant le goût des bonnes manières, de le préserver pour toujours des habitudes contraires que l'on prend ordinairement dans les écoles.

Rarement Mme de Noailles se rendait à l'atelier plus tard qu'à neuf heures et demie, ce qui forçait Étienne d'être habituellement matinal, afin de précéder toujours sa condisciple. Il ne manquait guère de placer d'avance les siéges et les divers objets dont elle faisait usage en dessinant, et jamais cette attention ne manqua d'être reconnue par une légère inclination de tête, accompagnée d'un sourire. Au surplus, ces petites galanteries réciproques se reproduisaient sous mille formes, et sans parler de l'échange des crayons et du papier, dont on supposait la qualité meilleure, il y avait toujours un instant de la matinée, celui du déjeuner, où la confiance et la jaserie devenaient plus entières et plus actives.

La jeune artiste de l'atelier des Horaces arrivait chaque matin avec un petit panier caché sous son châle, dans lequel était son déjeuner, et assez souvent un livre. Le repas se faisait en commun sur le poêle, l'une placée d'un côté, l'autre de l'autre, et tous deux debout. Il faut avouer que les deux élèves de Charles Moreau n'épargnaient pas toujours leur maître pendant son absence, et que le tableau de Virginius servait souvent de texte à leurs malicieuses critiques. C'était ordinairement sous ces auspices que commençaient le repas et la journée.

Les provisions apportées par Étienne étaient beaucoup moins délicates que celles de Mme de Noailles; aussi, tant par respect pour la belle convive que dans la crainte de lui voir refuser des aliments trop grossiers pour elle, Étienne ne lui offrait rien, mais il acceptait simplement et avec plaisir ce qu'elle lui présentait; d'autant plus qu'assez ordinairement la rareté d'un fruit venu de Provence, ou d'un mets que l'on ne trouvait pas à Paris, semblait plus propre à exciter la curiosité d'Étienne que sa friandise. Vers la fin de la collation, les devis recommençaient, et si Mme de Noailles avait remarqué quelque passage dans son livre, elle en faisait la lecture tout haut, ce qui fournissait des sujets intéressants de conversation pendant le travail.

Rien ne serait plus facile que de multiplier les récits de scènes semblables, car elles se renouvelèrent pendant près de six mois; mais il convient de ne parler ici que de celles qui se rattachent immédiatement à l'histoire des arts et des mœurs de ce temps. Un matin que Mme de Noailles portait sur son visage l'expression d'une joie vive que le calme habituel de ses traits n'avait point encore laissé voir à Étienne, celui-ci se hasarda à lui en demander la cause. «Mon frère, répondit-elle aussitôt, revient de l'armée de Condé, et d'ici à huit jours il sera à Paris.»

Bien que les goûts, les études et l'âge d'Étienne ne le portassent pas à s'occuper des affaires politiques, leur importance était si grande alors, et on en parlait si souvent dans toutes les familles, qu'il était difficile d'ignorer ce qui se passait. Étienne savait donc qu'un bon nombre d'émigrés, les uns après s'être fait rayer de la liste, d'autres même sans prendre cette précaution, et au péril de leurs jours, rentraient en France. Mais s'il appréciait l'importance et les difficultés attachées à ces retours, comme il n'avait jamais vu le frère de Mme de Noailles, il se borna à faire compliment à cette dame de l'arrivée prochaine de son frère, en lui témoignant le plaisir qu'il éprouvait de la voir si heureuse, mais sans avoir même l'idée de lui adresser des questions sur l'émigration de M. Alexandre de Laborde ni sur son retour. Seulement il ne put se défendre de faire en lui-même le rapprochement de la conduite du frère qui quittait l'armée de Condé, et de celle de sa sœur venant chercher en quelque sorte un asile dans l'atelier des Horaces, sous la protection du terrible républicain David. Ces idées se compliquaient d'autant plus dans son esprit, que, dans le cours des fréquentes conversations qu'il avait eues avec Mme de Noailles il s'était bien aperçu, sans en être étonné, qu'elle était fort éloignée de juger avec indulgence la conduite politique de David, mais que le talent de l'artiste la faisait passer, ainsi que beaucoup d'autres, par-dessus ce qu'on était en droit de lui reprocher.

Ces concessions particulières, fort communes alors, et qui aidèrent si puissamment à la fusion des partis opposés, n'étaient que l'image en petit de ce qui se passait entre les hommes du gouvernement et presque par toute la France. On était las de tous les excès commis, désabusé sur toutes les espérances folles que l'on avait conçues, et dans le même moment où David et quelques hommes de son parti reprenaient les manières polies de l'ancien régime, et favorisaient la rentrée de ceux qui avaient été combattre au delà du Rhin en faveur de la monarchie; ces mêmes émigrés, las de faire une guerre inutile avec les étrangers qui se moquaient d'eux, ou rappelés invinciblement par le besoin de revoir leur famille et par l'espoir de rentrer dans leurs biens, risquaient jusqu'à leur tête pour venir faire effacer leur nom de la liste fatale.

Les femmes jouèrent alors un rôle important à l'époque où ces radiations étaient si passionnément sollicitées, et le plus ordinairement ce furent elles qui les obtinrent des hommes de la révolution tenant encore au pouvoir, ou de quelques-uns, comme David, qui, sentant le cas que l'on faisait de leur talent, se montraient des plus empressés à faire rentrer en France les familles qu'ils en avaient chassées quelques années auparavant par; des lois terribles. Aussi celui qui naguère voulait boire la ciguë avec Robespierre; qui prétendait qu'un républicain n'a besoin que de fer et de pain; qui n'avait pu se défendre à la tribune de la Convention; cet homme, David enfin, venait à son atelier des Horaces vêtu avec une certaine élégance, s'exprimait avec une politesse recherchée, et mettait une espèce de coquetterie à montrer, dans la conversation, des égards aux personnes dont l'opinion politique était le plus opposée à la sienne. Cette dernière disposition frappa surtout Étienne lorsque, peu de jours après avoir appris le retour du frère de Mme de Noailles, il vit arriver David à l'atelier des Horaces, où la jeune dame, Charles Moreau, Alexandre et Étienne étaient réunis en ce moment. David, employant les formes les plus polies, s'approcha respectueusement de Mme de Noailles en la complimentant sur ce qui venait d'arriver d'heureux dans sa famille; car ce fut de la sorte qu'il fit allusion au retour de M. de Laborde.

Les journaux alors n'expliquaient, ne commentaient pas tout, comme sous les gouvernements constitutionnels. D'après l'exposition plus ou moins franche des faits, le public était obligé d'en apprécier la vérité et l'importance; de juger de la situation des affaires et de se former par lui-même une opinion. Tout ce travail, difficile même pour un homme fait et rompu aux affaires, ne pouvait être que bien faiblement accompli par un jeune élève en peinture, que son imagination vive et même un peu romanesque entraînait dans une sphère d'idées toutes différentes.