III.
LES ÉLÈVES DE DAVID À LEUR ATELIER.
On a vu les élèves devant leur maître; il est bon de les retrouver livrés à eux-mêmes dans l'atelier. Mais pour soulager ces récits de redites et de détails superflus, et avant de chercher quelle était la constitution de cette petite démocratie de jeunes peintres, on fera connaître les noms de quelques-uns des élèves qui sont entrés successivement à l'atelier de David, après ceux que l'on connaît déjà. Les principaux sont Poussin et Vermay, c'étaient des enfants de quatorze à quinze ans; puis Augustin Delavergne, âgé de trente ans, gentilhomme d'une province de France; J. J. Dubois, qui, outre l'obscénité habituelle de ses discours, montrait déjà les disposions qui l'ont entraîné à se faire antiquaire; enfin M. Ingres; Bartolini, sculpteur de Florence; Schwekle, sculpteur allemand; Tieck, sculpteur de Berlin, frère du poète; car David recommandait à ses élèves de modeler en terre et avait à cœur de former des statuaires dans son école.
Sur soixante jeunes gens au moins qui étaient inscrite comme élèves de David, la moitié à peu près fréquentait habituellement son école. Jusqu'en 1800 environ, la rétribution du maître fut de 12 francs par mois, sans les frais de modèles et de chauffage, qui se payaient à part. Sur le nombre des élèves inscrits, il n'y en eut jusqu'à cette époque que la moitié au plus qui payât la rétribution à David; les autres recevaient l'enseignement gratis. Ces détails ne sont pas sans importance, parce que la personne chargée par le maître de faire la collecte et de solder les frais payés par la masse se trouvait être par cela même le seul et unique magistrat chargé de gouverner l'indomptable et anarchique démocratie des élèves de David. Or David, plus sage dans l'établissement d'une constitution pour ses élèves que quand il s'était agi de la république française, avait eu le bon esprit d'instituer pour magistrat-collecteur un de ses élèves. Le bon et honorable Grandin, de la famille des fabricants de drap d'Elbeuf, faisait toujours effectivement de la peinture au métier, mais il calmait ses camarades par son angélique douceur, et les amenait à payer, grâce aux tempéraments qu'il donnait à propos, et surtout par cet air de probité et cette exactitude commerciale qu'il semblait inspirer à ceux à qui il s'adressait.
Grandin était boiteux, sa figure était laide, il n'avait ni disposition comme peintre, ni esprit comme homme, et il exigeait de l'argent de chacun; avec tous ces désavantages il se trouvait encore placé au milieu du troupeau le plus indiscipliné et le plus moqueur qui se pût rencontrer, et toutefois le bon et honnête Grandin était estimé, aimé de tous. La seule plaisanterie fort innocente que l'on se permit à son sujet consistait à proclamer bien haut le quantième du mois, lorsqu'il entrait à l'atelier. «Messieurs, criait un mauvais plaisant, est-ce que c'est le 30? voilà Grandin!» Mais impassible comme le soliveau de la fable, l'inaltérable collecteur répondait par un sourire plein de candeur, et tout rentrait dans l'ordre. Telle était donc cette manière de magistrat revêtu d'une double confiance: de celle du maître qui le laissait gouverner à sa manière, et de celle des élèves à qui il ne venait même pas dans l'idée que Grandin pût rien rapporter d'eux à David, hors ce qui regardait la rentrée exacte des fonds, ce qui se faisait régulièrement.
Grâce à la sagesse avec laquelle Grandin exerçait sa magistrature, il n'y avait donc que le département des finances où il régnât de l'ordre; du reste, la république marchait au hasard, et selon les impulsions alternatives que lui communiquaient les différentes factions ou sectes dont elle était composée.
Robin, dont on a entendu signaler par David les heureuses dispositions, la paresse et la saleté, se parait du titre de chef de la secte des crassons. Pour être admis à en faire partie, il fallait prouver que l'on fumait au moins trois pipes par jour; que l'on ne changeait de linge que quand il ne tenait plus sur le corps, et que l'on ne se lavait que malgré soi ou quand on s'exerçait à la natation.
Robin, qui avait rapporté ces idées des armées, où il avait été avec les régiments de Paris enrôlés au commencement de la révolution, fit peu de prosélytes à l'école.
Une autre secte, qui par la suite mérita mieux cette désignation que le troupeau dont Robin s'était fait le chef, se composait d'un certain nombre d'élèves dont les principaux étaient les frères Franque, Pierre et Joseph, que leur talent faisait déjà remarquer et qui tenaient les premiers rangs dans l'école, depuis que Girodet, Gérard et Gros en étaient sortis. Broc, dont il a déjà été question, donnait aussi de flatteuses espérances, mais l'élève Maurice Quai, quoique moins avancé alors dans la pratique de l'art, semblait avoir un avenir brillant et exerçait déjà une certaine influence sur ses amis. Dans ses traits, dans son caractère, il y avait quelque chose de ce qui distingue les hommes appelés à commander à leurs semblables. Sa figure était belle, et sa barbe, qu'il portait alors contre l'usage général, donnait de la gravité à sa physionomie, d'ailleurs très-avenante. Doué d'une élocution facile, il portait promptement la conviction dans l'esprit des autres, aussi devint-il bientôt un véritable sectaire dans l'école de David, qu'il abandonna enfin en entraînant avec lui plusieurs de ses camarades. Tant que son talent ne fit que poindre, il ne professa pas hautement les opinions singulières qu'il manifesta ensuite sur les arts et sur la manière dont il prétendait qu'on dût les pratiquer. Ce fut d'abord par l'élévation de ses idées et la franchise de son âme qu'il captiva la bienveillance de ses condisciples, et à propos du sobriquet de don Quichotte qu'on lui avait donné, ses camarades furent tant soit peu surpris de l'entendre dire «qu'il se trouvait heureux et fort honoré de mériter le nom d'un personnage imaginaire il est vrai, mais qui était le modèle de la bonne foi et de la loyauté; que pour lui, il admirait don Quichotte depuis son enfance, et qu'il n'avait cessé de faire des efforts pour s'élever jusqu'à la hauteur de la rude et incorruptible honnêteté de ce héros romanesque.» L'expression de sincérité avec laquelle Maurice prononça ces paroles, jointe à sa physionomie noble et à son élocution entrainante, interdirent les critiques et les quolibets aux plaisants; et de ce moment Maurice, qui déjà était aimé, fut investi d'une certaine autorité qui lui donna le droit de dire tout ce qui lui venait à l'esprit. Déjà Moriès et Ducis témoignaient hautement le cas qu'ils faisaient de lui, aussi devint-il bientôt complétement maître de l'esprit de Pierre, de Joseph, de Broc, de Perrié et de quelques autres qui formèrent le noyau de la secte.
On n'a sans doute pas oublié l'entresol situé au-dessus de l'atelier des Horaces: ce logement, faisant partie de la portion du Louvre prêtée à David, était occupé par les frères Franque, qui non-seulement y logeaient, du consentement du maître, mais donnaient souvent l'hospitalité à Broc, à Maurice et à ceux de leurs amis qui la leur demandaient. Or, c'est en ce lieu que prit naissance la secte des penseurs ou des primitifs dont Maurice fut le fondateur, quoiqu'il soit juste de dire que quelques paroles hasardées de David en aient fait naître la première idée. Ce maître, étant sur le point de commencer son tableau des Sabines, et se sentant plus que jamais entraîné par le goût des ouvrages de l'antiquité, en était venu à restreindre son admiration pour les œuvres modernes, au point de ne plus se proposer pour modèles que les ouvrages grecs que l'on supposait faits à l'époque de Phidias. Parmi les-bas-reliefs, il recherchait ceux dont le style était le plus ancien; il en faisait autant au sujet des médailles, et vantait particulièrement le naturel et l'élégance du trait des figures peintes sur les vases dits étrusques. On sait ce qui arrive ordinairement dans une école, et que les opinions du maître, exagérées par ses élèves, même les plus intelligents, sont bientôt dénaturées par les niais. C'est ce qui arriva dans celle de David, en cette occasion, après qu'il eut dit à propos de son projet relatif aux Sabines: «Peut-être ai-je trop montré l'art anatomique dans mon tableau des Horaces; dans celui-ci des Sabines, je le cacherai avec plus d'adresse et de goût. Ce tableau sera plus grec.»