Ces derniers mots, ainsi que la recommandation que le maître faisait souvent à ses élèves d'exercer leur esprit en étudiant les antiques, sans les copier machinalement, frappèrent les jeunes gens et Maurice en particulier, et ils partirent de là pour avancer que David travail fait qu'entrevoir la route à suivre, qu'il fallait changer radicalement les principes sur lesquels on s'appuyait pour exercer les arts; que tout ce qui avait été fait depuis Phidias était maniéré, faux, théâtral, affreux, ignoble; que les maîtres italiens, y compris le plus célèbre même, étaient entachés des vices des écoles modernes; qu'il était indispensable de s'abstenir de regarder aucun des tableaux de la grande galerie, et que dans celle des antiques on devait baisser les yeux et passer outre devant les statues romaines et celles même qui avaient été faites en Grèce depuis Alexandre le Grand.

Tel était à peu près l'ensemble de la nouvelle théorie. Quant à la pratique, on ne devait viser qu'à exprimer la plus haute beauté; aussi Maurice engageait ses adeptes à ne plus travailler à l'atelier de David pour peu que le modèle ne leur parût pas beau; il leur conseillait de ne peindre que des figures de six pieds de proportion; et, toujours dans l'idée de rendre le beau, prescrivait de faire des ombres claires, afin que la transition trop brusque de la lumière à l'ombre ne détruisit pas l'harmonie des formés, comme ne manquaient pas de le faire, ajoutait-il dans le style brutal d'atelier, ces indignes Italiens.

Mais ces idées que Maurice se formait de l'art n'étaient que les corollaires d'autres idées plus hautes, plus graves, sur lesquelles il s'entretenait avec des hommes qui, sans être étrangers aux arts, ne les pratiquaient cependant pas. Charles Nodier était de ce nombre, et plus d'une fois alors Étienne l'a vu monter descendre le petit escalier de bois qui conduisait à l'entresol au-dessus de l'atelier des Horaces, où, selon toute apparence, il allait présider les séances des penseurs ou primitifs. S'il faut s'en fier aux récits un peu tardifs (1833) de cet écrivain sur la secte dont Maurice a été le chef ostensible de 1797 à 1803, il ne s'agissait de rien moins que d'une réforme de la société sur un plan, non pas précisément semblable à celui des saint-simoniens, mais du même genre, et qui devait commencer par un Changement de costume. Que des idées vagues de réforme aient bouillonné dans la tête, de quelques jeunes gens lancés au milieu d'une société à peine remise des grandes commotions révolutionnaires, cela peut être admis; mais quant à l'établissement d'une doctrine sérieuse à ce sujet, il ne pouvait résulter des efforts de quelques pauvres élèves en peinture rassemblés dans l'entresol, en admettant même toute la supériorité d'esprit et de caractère que l'on pourrait attribuer à Maurice Quaï et à Charles Nodier. Le secret de cette petite comédie, s'il y en a un, n'aurait pu être dévoilé que par le président des primitifs, devenu le spirituel académicien que tout le monde connaît; mais à défaut de renseignements à ce sujet, longtemps mais vainement promis à Étienne par Charles Nodier, voici l'extrait d'une brochure curieuse que cet écrivain publia en l'an XII de la république (1804), sous le titre d'Essais d'un jeune barde. On y trouve une espèce d'éloge ou plutôt de glorification de Maurice et de la jeune femme d'un des sectaires, qui, en effet, par la pureté de son âme et la beauté de sa personne, était devenue la Béatrice, l'ange gardien des penseurs. Voici le chapitre où il est question de ces deux personnages:

Deux beaux types de la plus parfaite organisation humaine.

«Dans les espérances d'une présomptueuse jeunesse, j'avais résolu de leur consacrer un jour un monument, ci d'attacher leurs noms aux plus belles conceptions de ma vie. Mais, si incertain moi-même de ce que le sort me réservent du temps qui m'est mesuré, je veux, du moins, laisser ici quelque témoignage qui révèle que je les ai connus, et qui fasse foi de ma gloire.

«Saady fait dire à l'ambre: «Je ne suis qu'une terre vile, mais j'ai habité avec la rose.»

«Artiste, jette un voile sur ton Apollon et sur ta Vénus. Ne consume pas ton admiration stérile sur les efforts de l'art impuissant. Ici la Divinité a marqué sa plus noble empreinte, et c'est ici que tu apprendras ton génie, si le ciel t'en a donné.

«LUI, c'était MAURICE QUAÏ, cet homme qui, sous les formes d'ANTINOÜS et d'HERCULE combinées, recélait l'âme de MOÏSE, d'HOMÈRE et de PYTHAGORE, et qui unissait le courage des forts à la simplicité des enfants, et la raison des sages a l'enthousiasme des poëtes. À cette beauté, qui avait je ne sais quoi d'immuable et d'éternel comme celle des dieux, à ce grand caractère qui le faisait participer du TOUT-PUISSANT, de RAPHAËL et du JUPITER de MYRON, il semblait qu'on allait voir briller autour de sa tête les éclairs de l'OLYMPE et du SINAÏ.

«Il était facile à reconnaître, celui dont le Seigneur avait dit, par l'organe d'un de ses disciples: J'AI ÉCRIT SUR SON FRONT LE NOM DE MA CITÉ. C'étaient bien là ces sourcils dont un seul mouvement pouvait ébranler le monde, et ces yeux d'où devait s'élancer la foudre. C'est cet aspect qu'il aurait fallu emprunter pour se fonder un culte; et jamais je n'ai levé sur lui ma paupière sans éprouver un saint effroi; jamais je ne l'ai entendu m'appeler à ses côtés, avec ce langage ineffable et mélodieux qui lui était familier, sans me rappeler que LE DIEU FAIT HOMME aussi aimait à s'entourer des malheureux de la terre.

«Ne demandez pas au vulgaire quel était Maurice Quaï: l'avenir sera prive de son nom.