À la séance du 21 novembre (1792), David donna lecture de cette lettre à la Convention, qui décréta qu'il serait fait sur-le-champ des réclamations auprès de la cour de Rome, afin que l'on relâchât ces deux artistes, ce qui eut lieu en effet.

Cependant, la destruction de tout ce qui touchait à l'académie de peinture se poursuivait avec ardeur. Le 26 novembre, le député Romme, au nom du comité d'instruction publique, fit un rapport à la Convention sur l'inutilité de la place de directeur de l'académie française établie à Rome, et proposa de décréter «que cette place serait supprimée, et que cet établissement serait mis sous la surveillance de l'agent de France; que le régime de cette école serait changé, pour y substituer les principes de liberté et d'égalité qui dirigeaient la république française.»

David monta à la tribune et prit la parole: «Je demande, dit-il, que le ministre des affaires étrangères donne ses ordres à l'agent de France auprès de la cour de Rome pour faire disparaître les monuments de féodalité et d'idolâtrie qui existent encore dans l'hôtel de l'académie de France à Rome. Je demande la destruction des bustes de Louis XIV et de Louis XV, qui occupent les appartements du premier, et que ces appartements servent d'atelier aux élèves.» En vain le député Carra chercha-t-il à faire sentir le danger auquel cette mesure pouvait exposer les élèves français à Rome; David persista dans son sentiment. Le décret fut lancé et ne tarda pas à porter ses fruits.

Depuis que le pape avait fait mettre Chinard et Rater en liberté, les passions des élèves français et du peuple de Rome semblaient s'être calmées, mais les ordres de la Convention y jetèrent un trouble plus grand que jamais. Le 13 janvier 1793, lorsqu'aux termes du décret de la Convention on se mit en devoir d'enlever l'écusson royal de l'académie et du palais de l'ambassadeur de France, la populace romaine entra en fureur contre les Français et se disposa à les égorger. Basseville, l'ambassadeur, fut assailli dans les rues de Rome par des furieux qui le forcèrent de retourner à son hôtel, où il fut impitoyablement massacré. Une partie des pensionnaires et des artistes français furent sur le point d'éprouver le même sort, et ceux qui parvinrent à s'échapper de Rome, après avoir erré longtemps dans les Etats du pape, ne furent en sécurité que quand ils touchèrent le territoire de la Toscane. Cet événement affreux eut lieu le 13 janvier, et le 17 du même mois, David, avec la majorité des membres de la Convention, votait la mort de Louis XVI.

Trois jours après, le 20, Michel Lepelletier de Saint-Fargeau, collègue de David, et qui, comme lui, avait voté la mort, fut assassiné par un ancien garde du corps nommé Paris. Robespierre prononça à la Convention l'éloge de son collègue, et fit décréter que les honneurs du Panthéon lui seraient accordés. Le 24, trois jours après l'exécution à mort du roi Louis XVI, on fit à Lepelletier des funérailles solennelles, auxquelles la Convention tout entière assista. Le lendemain, la veuve, les deux frères et la fille de Lepelletier, âgée de huit ans, furent admis à la barre de la Convention pour lui témoigner leur reconnaissance des honneurs qu'elle venait de décerner à la mémoire de leur parent. L'un des frères du défunt dit: «Citoyens, je vous présente la fille de Michel Lepelletier, votre collègue.» Puis, prenant entre ses bras l'enfant à laquelle il montra le président de la Convention: «Ma nièce, lui dit-il, maintenant, voilà ton père;» puis, s'adressant aux représentants et aux citoyens présents à la séance: «Peuple, ajouta-t-il, voilà votre enfant!» Après ces paroles, que le frère de Lepelletier prononça d'une voix altérée, un profond silence régna dans l'assemblée, puis l'adoption de Suzanne Lepelletier fut décrétée à l'unanimité.

David monta ensuite à la tribune. «Encore tout pénétré, dit-il, de la douleur que nous avons tous ressentie en assistant au convoi funèbre dont vous avez honoré les restes inanimés de notre collègue, je vous propose de faire élever un monument en marbre, qui transmette à la postérité la figure de Lepelletier, comme tous l'avez vue hier, lorsqu'il a été porté au Panthéon. Je demande que cet ouvrage soit mis au concours.»

Le buste fut offert le 20 février à la Convention, par Félix Lepelletier, frère du défunt. «Citoyens, dit David à ses confrères en cette occasion, je viens d'examiner le buste qui vous est présenté. Il est très-bien fait et parfaitement ressemblant. L'artiste est un jeune homme nommé Fleuriot. Je demande pour lui l'encouragement le plus flatteur, l'inscription de son nom au procès-verbal. Je demande, en second lieu, que le buste de Michel Lepelletier soit placé à côté de celui de Brutus, et que le président pose sur la tête de ce buste la couronne qu'il a placée sur la tête de Michel Lepelletier, au moment de sa pompe funèbre.» Cette proposition fut adoptée par l'assemblée.

Mais quoique les travaux de la Convention et ceux du comité d'instruction publique, dont David faisait alors partie, absorbassent presque tous les moments de l'artiste, cependant il trouva le temps de faire le tableau de Michel Lepelletier mort[23], et le présenta le 29 mars (1793) à la Convention, en s'exprimant ainsi à la tribune:

«Citoyens représentants,

«Chacun de nous est comptable à la patrie des talents qu'il a reçus de la nature; si la forme est différente, le but doit être le même pour tous. Le vrai patriote doit saisir avec empressement tous les moyens d'éclairer ses concitoyens, et de présenter sans cesse à leurs yeux les traits sublimes d'héroïsme et de vertu.