Un mois après, au moment où les troupes victorieuses de la république s'emparaient de Mons, de Tournay, de Gand, de Bruxelles, et qu'à Paris une commission de vingt-quatre députés faisait un rapport préparatoire pour le jugement de Louis XVI, à la séance du 11 novembre 1792, des artistes dessinateurs vinrent demander à la Convention la suppression des académies, pétition qui fut appuyée par David, et que, d'après son avis, on renvoya au comité d'instruction publique.
Depuis 1789, on n'avait pas cessé de récriminer contre les académies, et celles de peinture et de sculpture étaient particulièrement en butte aux attaques les plus vives. Quelques artistes surtout, intéressés dans cette question, les signalaient sans cesse comme les seules institutions privilégiées qui eussent résisté au nivellement révolutionnaire, et de plus comme le lieu de refuge de toutes les mauvaises doctrines en fait d'art. David pensait ainsi depuis longtemps; aussi le vit-on accueillir vivement la pétition, bien qu'elle fût adressée à la Convention par des artistes obscurs et peu recommandables.
Cette requête n'eut cependant pas encore de suites sérieuses, car aucune loi ne fut rendue pour supprimer l'académie; mais les membres qui la composaient étant partagés d'avis sur la question de suppression, il en résulta entre eux des inimitiés que rien ne put éteindre. D'un côté était David, chaud partisan des idées républicaines, et ayant voué une guerre à mort à tous ceux des académiciens dont le talent lui paraissait vicieux; de l'autre se rangeaient autour de Suvée, royaliste et attaché aux anciennes institutions, les artistes académiciens qui partageaient plus ou moins vivement ses opinions.
Au milieu de ce conflit de passions, et malgré la fureur démocratique qui se hâtait de détruire tout ce qui se rattachait aux institutions monarchiques, l'académie royale de peinture et de sculpture existait toujours, et la Convention n'avait rien décidé qui lui fût contraire. On est même autorisé à croire que cela n'était point dans ses intentions, puisque, peu de jours après la pétition qui lui avait été présentée, Roland, alors ministre de l'intérieur, écrivit à cette académie qu'elle eût à s'assembler extraordinairement, pour choisir, à la pluralité des voix, un artiste peintre d'histoire, en remplacement du directeur de l'école de Rome, Ménageot, qui venait de donner sa démission. Or, la place de directeur de l'école de Rome était enviée par ceux même des académiciens qui disaient le plus de mal de cette institution; aussi se réunirent-ils à leurs confrères pour donner leur vote. Après plusieurs séances qui furent orageuses, la majorité fut cependant favorable à Suvée, et le ministre confirma cette nomination. Ceux des académiciens à qui ce choix déplaisait, voyant leur attente de réforme trompée, sentirent alors qu'il fallait agir révolutionnairement pour arriver à leur but. Tout pleins encore du grand événement qui avait ouvert le drame de la révolution, le 14 juillet 1789, une foule d'artistes sans nom coururent s'emparer de tout le local occupé par l'académie, en criant: La voilà donc enfin renversée, cette Bastille académique! et tout aussitôt ils prirent là le titre de Société révolutionnaire des arts. C'est ainsi que fut détruite, en 1791, cette académie qui avait été fondée par Louis XIV en 1648, et à compter de ce jour, David eut la dictature des arts en France.
L'académie royale de peinture, menacée dans son existence par le mouvement révolutionnaire, et voulant essayer de ramener à elle le peintre David, qui s'en était séparé dès 1789, l'avait nommé, le 7 juillet 1792, professeur adjoint. David, devenu membre de la Convention, n'en appuya pas moins, dans la séance du 11 novembre suivant, une pétition des artistes libres demandant la suppression des académies. Cependant le corps académique ne se tint pas pour battu, et, quelques mois après, il invitait David à venir professer à son tour; mais la lettre en réponse à cette imprudente proposition est courte et menaçante. La voici: «Je fus autrefois de l'académie. DAVID, député à la Convention nationale.» Quelques mois après, il faisait d'abord supprimer officiellement le directeur de l'école de Rome, puis enfin l'académie elle-même.
Les élèves français à l'école de Rome étaient, ainsi que leurs maîtres les académiciens de Paris, divisés d'opinions. Le plus grand nombre cependant avait adopté les idées républicaines. Le peu de discrétion qu'ils mettaient à les manifester donna de l'inquiétude au gouvernement papal, qui prit quelques précautions pour éviter des malheurs qui arrivèrent cependant quelques jours plus tard. Au nombre des artistes français qui étudiaient alors en Italie se trouvait Topino Le Brun, élève de David. À la suite des mesures prises par le pape contre les artistes français à Rome, Topino avait quitté cette ville et s'était réfugié à Florence, d'où il écrivit à son maître, membre de la Convention nationale, la lettre qui suit:
«Florence, 31 octobre 1792.
«Citoyen,
«Je viens offrir à votre zèle l'occasion d'être encore utile à la patrie, en la faisant respecter au dehors et en sauvant des flammes inquisitoriales deux patriotes français.
«Les citoyens Rater et Chinard (Lyonnais, l'un architecte, l'autre sculpteur), rentrant chez eux dans la nuit du 22 au 25 septembre, furent assaillis par des sbires, qui les garrottèrent et les conduisirent dans les prisons du gouvernement papal. Peu de jours après, on fit enlever plusieurs modèles de Chinard, ainsi qu'un chapeau orné d'une cocarde nationale, mais qu'il ne portait que chez lui. Les groupes de sculpture saisis sont: la Liberté couronnant le génie de la France, Jupiter foudroyant l'aristocratie, et la Religion assise soutenant le génie de la France, dont les pieds posent sur les nuages, et dont la tête, ornée de rayons, indique qu'il est la lumière du monde. Eh bien! les abbati du gouvernement ont répandu dans toute la ville que Chinard avait outragé la religion, qu'elle était foulée aux pieds, etc. On a transféré les deux prisonniers au château Saint-Ange, où ils croupissent dans la malpropreté, et l'inquisition instruit leur procès[22]…»