David était déjà membre du comité d'instruction publique et du comité de sûreté générale. Le 16 nivôse (5 janvier 1794), il fut encore élu président de la Convention nationale, dont il occupa le fauteuil du 17 au 30 de ce mois. L'événement politique le plus important qui eut lieu pendant sa présidence est la mise en arrestation de Fabre d'Églantine, l'auteur comique, membre de la Convention, qui, trois mois plus tard, porta sa tête sur l'échafaud avec Danton et Camille Desmoulins.

À cette même séance du 24, David eut l'occasion de parler des arts, mais dans des termes qui se sentent des agitations révolutionnaires. «C'est à la Convention, disait-il, fondatrice d'une république qui a pour base l'égalité et la liberté, c'est aux représentants d'un peuple qui ne reconnaît d'autre distinction que celle des talents et de la vertu, à encourager les artistes qui consacrent leurs travaux à perpétuer le souvenir des assassinats commis par les royalistes. Les citoyens Ricard et Deveaux ont dessiné les tableaux de Lepelletier et de Marat, d'après les originaux que j'ai peints. Je demande qu'il soit fait mention honorable, dans votre procès-verbal, de l'ouvrage de ces artistes. Je demande aussi que la Convention approuve le choix fait par notre collègue Battelier du citoyen Ricard pour directeur des ateliers de la manufacture des porcelaines de Sèvres.»

Ces propositions ayant été décrétées, David revint, à la séance du 27, sur la suppression de la commission du Musée, qu'il avait fait adopter quelques jours avant, et à cette occasion ajouta ces paroles: «Je vous ai indiqué, citoyens, le vice des choix qui avaient été faits, et pour en préparer de meilleurs je vous ai présenté des artistes, la plupart victimes de l'orgueil académique, qui les accablait de ses dédains et les repoussait loin de ses fauteuils. La liste en a été imprimée et le public a été à même de les juger. S'il est un artiste, s'il est un homme à talent qui pense avoir à se plaindre de ne pas voir son nom inscrit sur cette liste, nous lui dirons: «Mon ami, tu es un artiste, nous n'avons pas eu pensée de te fermer la carrière, si tu n'es pas admis à l'emploi honorable de garder les plus belles productions des arts, tu n'es point exclu de l'honneur d'en augmenter le nombre.» S'il est parmi les membres de l'ancienne commission du Muséum un homme qui voie une injustice dans son exclusion, nous lui dirons: «Mon ami, tu as du talent, venge-toi par tes travaux; embellis le Muséum, rentres-y par tes ouvrages.» Oui, citoyens, ne vous y trompez pas, le Muséum n'est pas un vain rassemblement d'objets de luxe et de frivolités; il faut qu'il devienne une école importante, et à la vue des productions du génie, le jeune Français sentira naître en lui la disposition pour le genre d'art ou de science auquel l'appelle la nature[28].

«Une négligence coupable a porté des coups funestes aux monuments de l'art; des mains ignorantes, auxquelles ils étaient confiés, ont laissé s'abîmer dans la poudre les beaux ouvrages de Raphaël, du Dominiquin, du Corrége, du peintre philosophe Poussin, et d'une infinité d'autres. Des pinceaux grossiers ont gâté les chefs-d'œuvre d'harmonie de Claude Lorrain, qui éblouissaient les regards, et les œuvres admirables de ce Vernet, qu'ils ont crues assez anciennes pour vouloir les restaurer; en sorte qu'aujourd'hui les amateurs cherchent en vain à y voir les premières compositions de l'auteur. Cette énumération ne finirait pas, citoyens, si je voulais vous parler ici de tous les objets d'art que la négligence a laissé détruire.

«Dans les mouvements expansifs et les civiques affections qui vous pénètrent, vous sentez tous que de grands événements doivent laisser d'immortels souvenirs. Eh bien! c'est toujours de cette hauteur qu'il faut considérer le domaine des arts. C'est dans ce sublime mouvement que vous avez voulu décerner, en un même jour, à nos quatorze armées, un triomphe dont le peuple était à la fois l'ornement et l'objet.» David lut ensuite et fit adopter un projet de décret qui contenait l'organisation définitive du Conservatoire du Musée national, et déterminait les appointements des membres[29].

Il est inutile de s'arrêter à toutes les occasions qu'a eues David de porter la parole à la Convention. Peut-être eût-il été nécessaire cependant de donner ici le programme qu'il avait composé pour la fête de l'Être suprême et qu'il lut à la Convention le 19 prairial an II; mais outre qu'il est très-étendu, on pourra le trouver en entier dans le Moniteur, sous la date précitée.

Cependant le régime, dit avec tant de raison de la Terreur, devenait de jour en jour plus terrible. Du 29 prairial au 9 thermidor an II, c'est-à-dire dans l'espace de quarante jours, quatre cent quarante-huit têtes tombèrent à Paris. Cette année, les chaleurs furent très-fortes, et comme pendant les derniers mois de la vie de Robespierre les exécutions ne se faisaient plus à la place de la Révolution, on se portait en foule aux Champs-Elysées pour prendre l'air le soir. Spectacle vraiment étrange! On voyait cette population hébétée de Paris, répandue dans cette promenade, où l'on prenait soin de l'entretenir des idées de mort et de carnage qui se réalisaient à l'autre extrémité de la ville, à la barrière du Trône. Sous ces arbres des Champs-Elysées, les oreilles et les yeux étaient poursuivis par des chants, des propos atroces, et par des tableaux sanglants. Dans son infernale sollicitude pour animer la plus vile populace, le gouvernement entretenait des chanteurs débitant, ou des hymnes ampoulés en l'honneur des héros de la république, ou d'infâmes épigrammes sur les malheureux qui avaient été mis à mort quelques jours avant, sur la place voisine. Un peu plus loin étaient exposées en vente de petites guillotines; et, comme si on eût voulu que les enfants s'accoutumassent à voir périr leurs parents, on avait substitué, dans la parade de Polichinelle, à la scène de la potence celle de la guillotine.

L'enfance est sans pitié, et tout ce qui est nouveau a du charme pour elle; aussi n'était-ce pas sans peine qu'un père, qu'une mère, qui craignaient, non sans raison, d'être obligés de se trouver bientôt en face de cette horrible machine, arrachaient leurs enfants de devant ces jouets sanguinaires.

Tant qu'il faisait jour, les affaires journalières et le mouvement aidaient à tromper l'inquiétude affreuse dont chacun était oppressé. Mais quand le jour décroissait et que l'on commençait à entendre les crieurs faire retentir dans les rues qui se vidaient ces paroles funestes: Le Journal du soir! Jugement du tribunal révolutionnaire qui condamne à la peine de mort cinquante-quatre conspirateurs[30], alors tous les cœurs se serraient, et l'on rentrait en tremblant chez soi pour interroger la liste fatale, et s'assurer si elle ne contenait pas le nom d'un parent ou d'un ami. Mais les instants les plus affreux à passer étaient ceux de huit heures à minuit. L'usage de dîner à deux ou trois heures, au plus tard, subsistait encore, en sorte que l'on faisait une collation le soir. Étienne n'oubliera jamais ces lugubres repas. Il a encore chez lui la modeste table ronde autour de laquelle sa famille se rassemblait. Un seul plat, simple, grossier même, car tout pouvait être transformé en crime, suffisait au souper. Le père, la mère, soucieux, ne mangeaient guère, et n'étaient tirés de leurs rêveries que par le soin qu'ils prenaient de leurs enfants. Neuf heures sonnaient ordinairement quand on se mettait à table; alors toutes les boutiques étaient fermées, les rues étaient désertes, et le silence n'était interrompu que par les pas de quelques personnes attardées, par celui plus lourd et plus pesant des patrouilles qui circulaient, ou par les cris de qui vive! auxquels elles répondaient.

Parfois, à ces repas du soir, Étienne et ses deux sœurs (la plus âgée avait douze ans et demi) emportés par la gaieté naturelle à leur âge, se laissaient aller à rire entre eux: «Paix! disait tout à coup leur mère, j'entends du bruit;» et alors chacun, respirant à peine, portait la plus grande attention à ce que l'on entendait dans la rue. «Ah! disait la mère d'Étienne, dont la terreur se calmait en entendant le bruit s'éloigner, c'est une patrouille; elle est passée!»