Mais parfois le bruit, tout aussi lourd que celui des patrouilles, devenait moins régulier, alors le battement de cœur prenait à toute la famille. C'était le comité révolutionnaire du quartier, accompagné de la garde, qui venait pour faire des visites domiciliaires ou des arrestations. On restait immobile jusqu'au moment où l'on entendait tomber le marteau d'une grande porte. La terreur était telle dans les quartiers de Paris, que quand on faisait ces expéditions nocturnes, personne n'osait ouvrir sa fenêtre pour s'assurer de ce qui se passait dans la rue. C'était alors qu'autour de la table, pâle d'effroi, chacun faisait sa conjecture sur le numéro de la maison à la porte de laquelle on avait frappé. Pendant un quart d'heure que durait la visite ou l'arrestation, on était immobile d'effroi, et quand on entendait s'éloigner la troupe, dont le bruit des pas s'évanouissait dans le lointain, on se disait que c'était fini pour ce jour, et l'on pensait à aller prendre quelque repos.
Le lendemain, les portiers fidèles à leurs maîtres, ce qui était rare, venaient leur annoncer ce qu'ils avaient appris sur l'arrestation de tel ou tel voisin. On se disait, en parlant de la victime, que son tour était venu, que le sien viendrait bientôt, et alors on reprenait le petit courant d'affaires, on allait, on venait, on s'agitait pour se distraire pendant toute la durée du jour, et, quand le soir revenait, les inquiétudes et les angoisses de la veille se reproduisaient sans que personne eût l'idée de faire un effort pour s'arracher à cette horrible tyrannie. Chose étrange! Le nombre des spectacles s'était accru; et il y a certains théâtres, celui du Vaudeville entre autres, dont la vogue a commencé pendant ces jours désastreux.
Tandis que Paris et toute la France courbaient la tête sous ce joug affreux, le 3 thermidor il était question de présenter un plan de fête nationale. Plus jeune encore que le tambour Barra, dont il a déjà été parlé, un enfant, Agricole Viala, dans un combat près d'Avignon, avait passé la Durance à la nage, disait-on encore, et était tombé sous le feu de l'ennemi, en criant aussi: Vive la république! La Convention avait décrété que les honneurs du Panthéon seraient accordés le même jour aux deux enfants héros.
David présenta donc à la Convention, six jours avant la chute de Robespierre, un plan pour cette fête, précédé d'un discours dont quelques passages pourront faire juger jusqu'à quel degré d'aveuglement ce malheureux artiste avait été poussé.
«Les hommes, disait-il, ne sont que ce que le gouvernement les fait; le despotisme atténue ou corrompt l'opinion publique, ou, pour mieux dire, là où il règne il n'en peut exister. Il proscrit avec soin toutes les vertus, et pour assurer son empire, il se fait précéder de la terreur, s'enveloppe du fanatisme et se coiffe de l'ignorance. Partout la trahison, à l'œil louche et perfide, la mort et la dévastation le suivent. Il traîne aussi après lui l'avilissement et les ténèbres qu'il répand sur toutes les régions qu'il parcourt. C'est dans l'ombre qu'il médite ses forfaits et rive les fers de ses victimes. Ingénieux à persécuter les humains, il élève des Bastilles dans ses moments de loisirs, il invente des supplices et repaît ses yeux des cadavres immolés à sa fureur[31].
«Sous les lois barbares du despotisme, les hommes avilis et sans morale ne conservent pas même la forme altière que leur donne la nature; partout ils portent la dégradation et le découragement; la voix de la patrie ne se fait plus entendre. Ils sont avilis, lâches et perfides comme leur gouvernement. O vérité humiliante! tel était le Français d'autrefois!
«Détournons, représentants du peuple, nos regards de cet abîme que vous avez comblé. Offrons à vos yeux un tableau plus digne de vous-mêmes; présentons l'homme à son auteur tel qu'il sortit de ses mains divines, et mettons au grand jour les avantages du gouvernement républicain.
«La démocratie ne prend conseil que de la nature, à laquelle sans cesse elle ramène les hommes. Son étude est de les rendre bons, de leur faire aimer la justice et l'équité. C'est elle qui leur inspire ce noble désintéressement, qui élève leurs âmes et les rend capables d'entreprendre et d'exécuter les plus grandes choses. Sous son règne, toutes les pensées, toutes les actions se rapportent à la patrie: mourir pour elle, c'est acquérir l'immortalité; les sciences et les arts sont encouragés. Ils concourent à l'éducation et au bonheur publics; ils parent la vertu des charmes qui la rendent chère aux mortels et inspirent l'horreur du crime. Sous un ciel aussi pur, sous un gouvernement aussi beau, la mère alors enfante presque sans douleur et fait consister sa véritable richesse dans le nombre de ses enfants. La sainte égalité plane sur la terre, et d'une immense population fait une seule famille. O vérité consolante! tel est le Français d'aujourd'hui!»
Ce discours[32] est le dernier que David ait prononcé à la tribune, et celui sans doute où cet artiste a donné le plus librement cours aux incroyables illusions politiques qu'il entretenait dans son imagination exaltée. Il fallait même que sa préoccupation à cet égard fût bien forte pour qu'il s'étendît aussi complaisamment sur ce sujet, à un moment où déjà Robespierre et tout son parti étaient menacés d'une ruine prochaine. En effet, six jours après (9 thermidor an II), sur la dénonciation de Barrère, la Convention décréta d'accusation Robespierre avec ceux qui formaient sa faction, et le lendemain et le surlendemain, 10 et 11, de cette réaction, ce chef et quatre-vingts personnes impliquées dans ses crimes furent mises à mort sur la place de la Révolution[33].
La vie de David fut épargnée; mais, ainsi que beaucoup d'hommes de ce parti, l'artiste représentant du peuple devint l'objet de dénonciations comme complice de Robespierre, comme ami de Marat, comme membre du comité de salut public et de sûreté générale. Un homme dont la tête était ardente, et qui ne manquait pas d'une certaine éloquence rude et familière, avait eu le courage, à l'occasion de la fête de l'Être suprême[34], d'accuser Robespierre de tyrannie en affectant de jouer le rôle de grand prêtre à cette cérémonie; «Robespierre, lui avait-il dit, j'aime ta fête, mais je te hais.» C'était le représentant du peuple Lecointre de Versailles. Quelques jours après la chute du tyran, le 13 thermidor, ce même Lecointre dénonça à la Convention les membres du comité de salut public, dont David faisait partie, en les présentant comme complices de Robespierre. Et presque aussitôt André Dumont attaqua personnellement David à la tribune. «Souffrirez-vous, s'écria-t-il, qu'un traître, qu'un complice de Catilina, siége encore dans votre comité de sûreté générale? Souffrirez-vous que David, cet usurpateur, ce tyran des arts, aussi lâche qu'il est scélérat, souffrirez-vous, dis-je, que ce personnage méprisable, qui ne se présenta pas ici dans la nuit mémorable du 9 au 10 thermidor, aille encore impunément dans les lieux où il méditait l'exécution des crimes de son maître, du tyran Robespierre? Il faut faire disparaître ces ombres du scélérat dont la France vient d'être débarrassée. David n'est pas le seul qui ait été vendu à Robespierre; la cour de ce Cromwell n'est pas encore anéantie. Ses ministres, sur la figure desquels on lit le crime, seront bientôt démasqués; je jure ici de les poursuivre jusqu'à la mort. Mais en ce moment je me borne à demander que le traître David soit à l'instant chassé du comité, et qu'il soit procédé à son remplacement.»