De cet état de choses il résultait que chacun, assez tranquille sur le présent, conservait des inquiétudes continuelles sur l'avenir, et que dans l'incertitude de ce qui pourrait arriver, on se livrait avec une passion aveugle à tout ce qui pouvait procurer pour le moment des distractions à l'intelligence, à l'esprit, et quelque plaisir aux sens.
Cette disposition des esprits dura en France jusqu'au 18 brumaire an VIII, lorsque Bonaparte, après s'être emparé des rênes de l'État, s'empara également de l'activité de toutes les imaginations, pour la fixer sur la gloire militaire et la faire profiter à ses vues.
Mais revenons à l'époque qui nous occupe, de l'an IV à l'an VIII, de 1795 à 1800. Cette existence précaire de la nation, cette inquiétude constante des esprits, causées par les efforts incessants du Directoire pour combattre alternativement les jacobins et les royalistes, entretenaient une activité extraordinaire dans toutes les intelligences. Pendant le cours de ces cinq années, l'esprit humain a été plus excité peut-être que dans aucun temps, sans en excepter même celui de la renaissance. On avait oublié les jours sanglants de 93, et, dans l'espèce d'enivrement causé par la certitude de ne plus être exposé à mourir le lendemain sur l'échafaud, on se livrait aux illusions les plus flatteuses. Les premiers jours et les premières espérances de la révolution de 1789 se reproduisaient aux imaginations dans toute leur pureté, dans toute leur force, et les générations nouvelles accueillaient encore une fois l'espoir d'une régénération complète dans tout ce qui constitue la société.
Les progrès extraordinaires des sciences semblaient ouvrir une carrière nouvelle à l'homme. En mourant, l'infortuné Lavoisier avait légué au monde la science de la chimie; victime également de la révolution, Bailly avait rendu presque populaire l'astronomie, dont Laplace devait bientôt faire connaître le mécanisme et les lois. Desault, mais surtout Bichat, donnaient aux études anatomiques une portée qu'elles n'avaient point encore eue, et enfin Cuvier, le savant du siècle, révélait à la France et à l'Europe une science nouvelle, puisqu'elle n'avait été entrevue et étudiée jusqu'à lui que par quelques savants inconnus ou trop timides[35].
Les lettres semblaient devoir prendre aussi une direction toute nouvelle. Le contact de nos armées avec les populations de l'Allemagne et de l'Italie, avait familiarisé les Français avec les idiomes de leurs ennemis. On étudiait, on admirait même la réforme théâtrale qu'avait introduite Alfieri; on traduisait les poésies de Klopstock, les drames de Shiller et de Kotzebue, le Werther de Goëthe, et l'on se plaisait à comparer les poésies d'Homère avec celles d'Ossian. Les traductions de Shakespeare étaient lues avec une curiosité bienveillante, et déjà on applaudissait aux efforts de Népomucène Lemercier, dont la tragédie d'Agamemnon paraissait être alors une innovation heureuse et propre à favoriser la régénération du théâtre et des lettres en France.
Dans ce concours d'efforts pour tout renouveler, ceux de David et de quelques-uns de ses élèves, déjà célèbres dans les arts, étaient sans doute, avec les travaux des savants, ce qu'il y avait de plus avancé dans la carrière nouvelle que croyait s'ouvrir l'esprit humain. Déjà, depuis août 1793, les anciennes académies, regardées comme le réceptacle de doctrines fausses ou erronées, étaient détruites. Dès l'an III (5 pluviôse) on avait essayé l'École normale, au sein de laquelle devaient se former des instituteurs chargés de poser des règles sûres et de propager en France, d'une manière uniforme, le meilleur mode d'enseignement; en l'an IV (2 brumaire), on jetait les fondements de cette École polytechnique, qui a servi de modèle, dans toute l'Europe, à des établissements du même genre; enfin, quelques mois après (germinal an IV) se tenait la première séance de cet Institut national de France, dont la constitution encyclopédique était le point de départ de toutes les brillantes espérances intellectuelles dont on se berçait alors.
Ces institutions occupaient les esprits les plus graves, tandis que d'autres fondations essentiellement frivoles, et s'adressant particulièrement aux sens, devaient servir de distractions à la multitude. De ce nombre était l'établissement de sept fêtes nationales par an; celles de la fondation de la République, de la Jeunesse au 10 germinal; des Époux, au 10 floréal; de la Reconnaissance, au 10 prairial; de l'Agriculture, au 10 messidor; de la Liberté, aux 9 et 10 thermidor; et des Vieillards, au 10 fructidor.
Le nouveau gouvernement du Directoire, sans doute dans l'idée d'effacer tout souvenir du costume révolutionnaire, si hideux et si désordonné, décréta pour les représentants du peuple, pour les membres du tribunal et du conseil des anciens, un costume qui se rapprochait autant que possible de la forme antique, afin de satisfaire et de flatter même le goût qui régnait alors.
Enfin les cinq membres du Directoire s'assirent sur des chaises curules, s'environnèrent de draperies à l'antique, et au moyen de ces décorations, tant soit peu théâtrales, ramenèrent les esprits à supporter l'idée d'une cour assez peu splendide pour ne pas effaroucher les républicains non jacobins, mais propre à rassurer les royalistes las de vivre en exil.
Ces fêtes annuelles, fêtes passablement païennes, se célébraient au Champ-de-Mars, ou dans les grands carrés des Champs-Élysées. On élevait là des autels antiques et des temples copiés d'après ceux de Pæstum. On y voyait des processions de figurants et de figurantes de l'Opéra, habillés en prêtres et en prêtresses de l'antiquité, brûlant de la poix-résine au lieu d'encens, et entonnant les chœurs d'Iphigénie en Tauride et le Chant du départ. Ces cérémonies, toutes ridicules qu'elles nous paraissent aujourd'hui et qu'elles étaient en effet, ne laissèrent pas cependant de produire une influence salutaire; et si, depuis l'effroyable accès d'athéisme qui s'empara des esprits de 1789 à 1792, on passe successivement de la fête de l'Être suprême en messidor an III, à ces processions païennes des Champs-Élysées, pour arriver au prétendu culte des théophilanthropes, fondé par La Réveillère-Lepeaux, on pourra reconnaître la trace du biais que prenait instinctivement l'esprit de la nation et même celui des hommes qui la gouvernaient alors pour revenir au culte catholique, auquel Bonaparte rendit les églises à son avènement au consulat.