Si le temps de Robespierre peut être comparé à un accès de fureur, les cinq années du gouvernement du Directoire doivent passer pour un temps d'ivresse. Mais ce qui lui donna un éclat particulier, ce qui en a fait une époque mémorable, en imprimant une énergie et une audace infinie aux espérances des savants, des écrivains et des artistes de ce temps, c'est la marche victorieuse de nos armées, et surtout la savante intrépidité avec laquelle un jeune soldat à peine sorti de l'adolescence, Bonaparte, âgé de vingt six ans, conquit l'Italie et força bientôt après l'Allemagne d'accepter la paix et de reconnaître la république française.

Quelque grande que puisse être aujourd'hui l'admiration pour la campagne de l'an VI, il faut avoir vécu en 1793, et sous le poids de la tyrannie de Robespierre, pour savoir, au juste, quel baume bienfaisant répandirent sur le cœur flétri des Français les victoires de Bonaparte en Italie. La joie que ce grand événement causa tenait du vertige; et l'on ne doit pas s'étonner si toutes les espérances intellectuelles et le besoin impérieux de se débarrasser de tant de tristes souvenirs, venant à se combiner avec des succès qui donnaient tout à coup tant de force et d'éclat à la patrie, jetèrent les Français dans un état voisin de la folie.

Les illusions que l'on se fit alors prirent d'autant plus de consistance, que plusieurs autres événements politiques contribuèrent à donner de la sécurité aux esprits. Un grand nombre d'émigrés, parmi lesquels il faut compter Talleyrand, qui n'a jamais rien hasardé qu'à propos, étaient rentrés en France dès le mois de fructidor an III; en nivôse an IV, on échangea Madame, fille de Louis XVI, contre les membres de la Convention livrés à l'Autriche par Dumouriez; et le général Hoche avait presque pacifié la Vendée dans cette même année, pendant que Bonaparte ouvrait sa prodigieuse campagne d'Italie.

Tel était à peu près l'état politique et moral de la France, lorsque David, sorti de sa captivité et ayant renoncé à l'idée de prendre part au gouvernement de son pays, s'enferma sagement dans son atelier, pour exécuter son tableau des Sabines. Les commencements de cet ouvrage furent lents et pénibles. Dans la première esquisse tracée par le maître, tous ses personnages étaient vêtus; ce fut en réfléchissant au parti que les anciens Grecs et les artistes de la renaissance avaient pris de traiter le nu et de poursuivie le beau visible, qu'il refondit sa composition telle qu'il l'a peinte.

Lorsque Étienne fut admis au nombre des élèves de David, ce tableau était non-seulement entièrement ébauché, mais les personnages de Tatius et de la femme à genoux et exposant ses enfants, avaient déjà été repeints. C'était parmi les élèves un grand sujet de curiosité que de savoir à quel point en était l'ouvrage du maître, et chacun briguait la faveur d'être admis à le voir. Comme tous ses condisciples, Étienne attendait impatiemment cette faveur; elle lui fut accordée beaucoup plus tôt qu'à la plupart d'entre eux. D'abord les vers composés en l'honneur de David l'avaient mis en rapport immédiat avec celui-ci; puis il était assez lié avec Alexandre, qui devait à sa câlinerie sournoise le rôle de complaisant auprès du maître. Enfin, Étienne, plus âgé d'un an que le fils de David, avait formé avec ce jeune homme une amitié qui avait pour lien la communauté de leur amour et de leur étude de la langue grecque. Il fut donc assez facile à Étienne d'obtenir la permission de pénétrer dans l'atelier des Sabines.

Cet atelier se trouvait pratiqué dans les combles de la partie du Louvre qui fait face au pont des Arts, et l'on y montait par l'escalier du guichet de ce même côté. Il était cinq heures du soir, en été, lorsque Étienne y pénétra pour la première fois. David achevait de tracer au crayon la jeune femme qui monte sur une pierre pour montrer son enfant, et Pierre Franque, l'un de ces deux frères qui avaient été confiés à David par l'Assemblée constituante, ébauchait la draperie du soldat mort, gisant à la droite de la composition.

La lumière venait de très haut, et l'heure déjà avancée du jour donnait au tableau une teinte mystérieuse très-favorable à son effet. La faveur d'être admis dans cet atelier, le respect qu'inspirait le maître et l'émotion profonde qu'éprouva Étienne à la vue de cette figure de Tatius, dont l'imitation lui parut parfaite, firent battre si fortement son cœur qu'il demeura muet. David s'en aperçut et adressa quelques mots obligeants au jeune élève, de manière à lui faire sentir que son silence était favorablement interprété. Après que le maître eut indiqué à Pierre quelques précautions à prendre pour terminer l'ébauche commencée, il se retira en laissant Alexandre, Pierre et Étienne libres d'observer son tableau tout à l'aise.

Là étaient les deux esquisses préparatoires; celle où les personnages sont vêtus et l'autre où ils sont nus. Pierre, on doit s'en souvenir, était l'un des plus chauds partisans des opinions de Maurice; aussi fit-il ressortir la supériorité de la seconde composition sur la première, et il donna même à entendre que les conseils de Maurice à son maître, pour adopter le système de nudité des Grecs, n'avaient pas été sans influence sur la décision de David à ce sujet.

Le lendemain, à l'atelier des élèves, c'était à qui interrogerait le petit d'en haut sur le tableau des Sabines, et lorsque Étienne parla dans sa famille et aux amis de ses parents du nouveau tableau que faisait David, on l'écouta comme on eût écouté un voyageur de retour de l'Inde ou de la Chine.

À cette époque où l'émigration retenait encore beaucoup de grandes familles hors de France, et où les personnes titrées qui s'étaient fait rayer de la liste des émigrés affectaient d'être plus simples dans leurs manières que celles qui n'avaient pas quitté la France, l'aristocratie se composait des hommes de talent et des femmes remarquables par leur beauté. On se vantait alors de connaître Laplace, Cuvier, Bichat, N. Lemercier, M.-J. Chénier, David ou Mmes Tallien et Récamier, comme on tirait vanité, quinze ans avant, de fréquenter la cour et les grands. Aussi, la faveur qu'Étienne avait reçue de son maître ne laissa-t-elle pas que de lui donner une certaine importance. Mlle Sophie Gay[36], auteur de quelques romans, et qui se fit surtout connaître par la traduction du Confessionnal des pénitents noirs d'Anne Radcliffe adressa la parole au jeune Étienne lorsqu'elle sut qu'il avait vu les Sabines. Elle voulut voir de ses vers, l'invita à venir chez elle, l'entretint sur ses études classiques, et après lui avoir donné des conseils sur l'art d'écrire, elle lui prêta ses livres et plusieurs numéros de la Décade philosophique, espèce de revue très-recherchée à cette époque.