Gérard, que son Bélisaire et le portrait de Mlle Brongniart avaient rendu célèbre depuis l'exposition de 1795, travaillait alors à sa Psyché. Quoique extrêmement pauvre, ce jeune artiste, fort de son mérite, doué d'une belle figure et d'un esprit remarquable, était l'objet de cette bienveillance dont on environnait généralement alors les hommes distingués. Cependant Gérard, que tout le monde courtisait déjà, accueillit aussi très-gracieusement le petit d'en haut favorisé lui-même par David.

Depuis que Moreau, chargé de la restauration de la salle du Théâtre-Français, avait été obligé de suspendre l'exécution de son tableau de Virginius, et qu'Étienne travaillait avec les élèves de David, l'atelier des Horaces avait aussi été abandonné par Mme de Noailles, qui d'ailleurs, recherchant la direction d'un homme habile en peinture, étudiait et commençait même à peindre dans l'atelier de Gérard.

L'école de David, comme on l'a vu plus haut, était devenue, dès les premiers temps du Directoire, une espèce de lieu d'asile où venaient se réfugier ceux des émigrés, nobles ou échappés des armées, à qui des dispositions réelles ou feintes pour la peinture donnaient accès près du maître de l'art. Selon toute apparence, David accepta d'autant plus volontiers ce rôle de protecteur envers une classe d'hommes qu'il avait poursuivie quelques années avant d'une manière si rigoureuse, qu'il lui offrait naturellement une occasion de justifier les dernières paroles qu'il avait prononcées à la tribune, qu'il s'attacherait aux principes et non pas aux hommes.

En somme, dans l'atelier de David comme dans le monde, les mœurs, le langage et les manières des sans-culottes furent peu à peu combattus et bannis par le retour progressif des habitudes de politesse, dont la nouvelle aristocratie, composée des hommes de talent et de quelques femmes remarquables par leur esprit et leur beauté, sentait le besoin et donnait l'exemple.

Étienne eut mainte occasion d'observer cette marche rétroactive des mœurs. Mme de Noailles, chez qui l'amour des arts s'était accru pendant qu'elle perfectionnait son talent pour la peinture, invita Étienne à venir chez elle peindre une étude, pour s'assurer, disait-elle, de celui des deux qui avait fait le plus de progrès. Le jeune artiste connaissait à peine la nouvelle société qui s'était formée, et, lorsqu'il reçut cette offre, il fut plus flatté de l'invitation de son élégante condisciple qu'il ne pensa à ce qu'il pourrait rencontrer et voir de nouveau chez elle. Quoique les parents d'Étienne vécussent dans l'aisance, tout était simple chez eux, et les manières comme les ameublements se sentaient des habitudes de la vieille bourgeoisie parisienne. Ce ne fut donc pas sans étonnement que le jeune peintre vit, en entrant dans les appartements de Mme de Noailles situés dans la rue la plus élégante de la Chaussée-d'Antin, des tentures, des meubles qui lui rappelèrent ceux dont l'atelier des Horaces était décoré. Plusieurs tableaux de peintres vivants et célèbres alors[37] achevaient de décorer les différentes pièces, où tout d'ailleurs indiquait le goût de la maîtresse du logis pour les arts, et ses habitudes élégantes.

La première et la seconde séance de travail se passèrent assez silencieusement, à surmonter les difficultés d'un ouvrage que l'on commence. Jusque-là, les études ne furent interrompues que par les repos du modèle, par un déjeuner délicat que l'on apportait vers onze heures, et les conversations que provoquait Mme de Noailles sur le Théâtre-Français, sur les nouvelles tragédies que l'on attendait de N. Lemercier, ou sur l'effet que produiraient au Salon la Psyché de Gérard et les Sabines de David, quand ces ouvrages seraient exposés.

Mais, vers le troisième jour, dans la pièce qui servait d'atelier se trouva placé un fort beau piano de Pleyel, instrument déjà bien connu des musiciens, mais que sa chèreté ne laissait encore pénétrer que dans la maison des personnes tout à la fois opulentes et curieuses des choses nouvelles. «Garat va venir aujourd'hui, dit Mme de Noailles; aimez-vous la musique, Étienne?—Oui, madame, beaucoup.—Tant mieux! car je craignais que vous ne me fissiez une querelle d'avoir consenti à recevoir Garat ce matin pendant notre séance. Mais on ne l'a pas comme on veut, et les dames de Bellegarde m'ayant fait dire le jour et l'heure où elles pourront l'amener ici, je n'ai pas hésité à les recevoir. Vous entendrez du reste un homme d'un grand talent, et je suis charmée que votre goût pour la musique vous mette à même d'apprécier son rare mérite[38].»

En effet, vers midi, une voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel, et bientôt entrèrent dans l'atelier les deux dames de Bellegarde et Garat. Les trois jeunes dames s'accostèrent, parlèrent à la fois et assez longtemps, puis Mme de Noailles leur présenta Étienne en leur disant, avec cette profusion de louanges dont les personnes de la société n'ont peut-être jamais plus abusé qu'à cette époque, que c'était un des premiers élèves de David et sur lequel ce grand maître fondait les plus hautes espérances. Le pauvre Étienne, qui ne s'abusait nullement sur son mérite, devint muet et immobile comme une pierre en entendant l'aimable Mme de Noailles, si simple habituellement, prendre tout à coup un ton si louangeur. Mais l'espèce d'activité folle à laquelle se livraient particulièrement les dames de Bellegarde détourna bientôt son attention, car toutes deux, aussitôt que Mme de Noailles eut indiqué le jeune artiste comme élève de David, vinrent vers Étienne et, se penchant près de lui pour voir son ouvrage, inondèrent sa figure des longs cheveux qui s'échappaient de leurs coiffures.

Mme de Bellegarde était une brune extrêmement jolie, très-bien faite, mise avec toute l'élégance et la liberté du costume des femmes en ce temps et qui profitait de sa jeunesse et de sa réputation de femme à la mode pour vivre et s'exprimer comme bon lui semblait. Tandis que cette dame profitait du laisser aller des mœurs républicaines à Paris, tout en affectant l'élégance de la cour que l'on avait détruite, son mari, officier supérieur au service de l'Autriche, se battait contre les armées de la France, et devait, quelque temps après, succéder à Mélas comme général en chef en Italie.

Pendant que les chevelures blonde et brune de ces deux dames entouraient Étienne, Garat qui, outre la conscience de son mérite réel, avait encore la fatuité d'un homme de talent à la mode, se regardait au miroir pour remonter son immense cravate tout en essayant sa voix. Il chanta négligemment une ou deux romances, et la fin de chaque couplet fut accompagnée d'un concert de louanges que le chanteur recevait avec assez d'impertinence. Les études de peinture furent, comme on le pense bien, troublées cette fois. Elles reprirent et s'achevèrent les jours suivants; mais Étienne, tout jeune et tout inexpérimenté qu'il était alors, s'aperçut bien, lorsqu'il parlait de cette semaine à ses camarades, à ses parents et à leurs amis, que, depuis qu'il était élève de David, que Gérard l'avait bien reçu, qu'il avait été invité par Mme de Noailles, où il avait vu et entendu Garat, et parlé avec les dames de Bellegarde, on commençait à le regarder comme un garçon qui pourrait faire son chemin.