Non-seulement le tableau fut constamment environné d'une foule immense pendant les trois mois d'exposition, mais le peintre fut l'objet d'une suite d'ovations et de triomphes qui faillirent ruiner le peu de santé qu'il avait. Outre les invitations qui lui furent faites par l'ancienne aristocratie, par les banquiers, par les personnes à la mode, et même par les fonctionnaires de l'État, tous les théâtres lui offrirent ses entrées gratuites, et Guérin ne paraissait jamais dans un de ces lieux publics sans être couvert d'applaudissements à son entrée et pendant les entr'actes. Pour être juste, il faut ajouter à la louange de cet homme plein de sens, de modestie et de talent, qu'il ne se méprit point sur la cause de ce succès extraordinaire, et qu'il ne le considéra que comme un engagement sacré qu'il avait pris avec le public de redoubler d'efforts pour justifier la bonne opinion que l'on avait de lui[44].

Naturellement les artistes qui n'aimaient point David et son école ne virent pas sans plaisir surgir un peintre dont la gloire semblait devoir contre-balancer, éclipser même celle du maître universellement admiré jusque-là; mais le succès de Guérin ne porta aucune atteinte à la réputation de David, et quelques mois étaient à peine écoulés depuis l'apparition éclatante du Marcus Sextus, que le tableau des Sabines, exposé dans une des salles du Louvre (nivôse an VIII), fit renaître plus vif que jamais l'intérêt qu'il avait précédemment excité.

Le mode d'exposition adopté par David parut une innovation bien plus extraordinaire que l'idée de présenter ses personnages nus. L'artiste, ayant entendu parler des exhibitions telles qu'elles se pratiquent en Angleterre, c'est-à-dire en faisant payer un prix d'entrée à la porte, résolut de faire l'essai de cette méthode en France. Il ne fallut rien moins que la grande célébrité dont jouissait David et la curiosité extrême que faisait naître son nouvel ouvrage, pour que l'on se conformât à un usage qui répugne à toutes les habitudes françaises. Bien que l'on se soumit à ce mode d'exposition, puisqu'il rapporta vingt mille francs, on le blâma généralement, et depuis, aucun artiste n'a osé y recourir de nouveau.

Voici les motifs qui avaient engagé David à courir cette chance: depuis le tableau des Horaces et celui de Brutus, payés trois mille francs chacun, et si l'on excepte quelques portraits, l'artiste n'avait tiré aucun profit de son pinceau[45]. Le temps de l'orage révolutionnaire avait donc été désastreux pour sa fortune et même pour celle de sa femme, qui avait reçu ses revenus en assignats. On peut donc dire qu'il avait raison de profiter de sa grande célébrité de peintre qui ne lui avait guère rapporté jusque-là que des louanges. En outre, David savait, par expérience, qu'à cette époque tous ses confrères, ne trouvaient aucune occasion de se faire payer de leurs travaux; et il pensait qu'en prenant sous sa responsabilité l'essai si peu populaire de faire payer pour montrer son ouvrage, il assurait, en cas de réussite, une ressource nouvelle aux peintres qui suivraient son exemple.

Le goût des ouvrages antiques, des recherches sur les mœurs des Grecs et enfin la vue des statues apportées d'Italie, avaient tellement préparé les esprits aux différences qui existent entre les habitudes des anciens et celles des nations modernes, que les nudités du tableau des Sabines, beaucoup plus choquantes qu'elles ne le sont aujourd'hui, ne produisirent pas un très-grand effet. Les chevaux sans bride contrarièrent bien les idées de la plupart des spectateurs, mais ils s'accordèrent pour admirer le Tatius, le général de la cavalerie remettant son épée dans le fourreau, et l'homme mort renversé à terre. La femme brune aux grands cheveux, qui rappelle Mme de Bellegarde, celle qui montre son fils et le groupe des enfants, fixèrent vivement aussi l'attention du public.

Quant au Romulus, que l'on trouva roide et froid, il ne fut remarqué que par les artistes, ainsi que les deux écuyers des principaux personnages. C'était cependant sur ces figures et sur l'Hersilie que l'artiste avait cherché à donner l'empreinte la plus forte et la plus pure du goût qu'il avait puisé dans les ouvrages de l'antiquité. En effet, les artistes lui surent gré des efforts qu'il avait tentés dans cette partie de son ouvrage, mais la masse du public montra sa préférence pour tout ce qui y est imité plus simplement et dont l'expression est plus dramatique.

À l'exception du Socrate, tous les tableaux de David avaient été critiqués sous le rapport de la composition, celle des Sabines le fut plus encore que les précédentes. La plupart de ceux qui venaient voir ce dernier tableau s'attendaient à y trouver l'enlèvement des Sabines, ce qui nuisit singulièrement à l'intelligence de la scène que David a choisie, où les Sabines, devenues mères, présentent leurs enfants aux soldats de Romulus et de Tatius, pour arrêter le différend qui s'est élevé entre ces deux chefs et leurs nations. La partie dramatique des Sabines, assez vague effectivement, produisit donc peu d'effet, et ce fut le naturel souvent exquis avec lequel plusieurs personnages sont rendus qui fixèrent l'attention et ravirent tous les suffrages.

Les critiques ne furent point épargnées à David par ceux des artistes qui, en raison de leur âge, de leurs opinions politiques et de leur attachement à l'institution et aux doctrines de l'ancienne Académie, détruite par la révolution, blâmaient de bonne foi ce nouveau mode de l'art de la peinture. Ils n'étaient pas fâchés de se venger d'un homme dont ils avaient justement à se plaindre, et qui avait ruiné l'institution qui leur avait donné du lustre dans le monde. Ils critiquèrent donc avec assez de succès la composition des Sabines, la partie la plus vulnérable en effet de l'ouvrage. Tout en rendant justice à la supériorité avec laquelle le nu y est rendu, ils insistèrent sur ce que ce défaut de costume avait d'invraisemblable, et combien il choquait à la fois les habitudes reçues et surtout la morale. Les chevaux conduits sans bride furent l'objet de plaisanteries interminables, et en effet la certitude que l'on a aujourd'hui de l'usage qu'avaient les Grecs, d'ajouter ces accessoires en bronze à leurs statues et à leurs bas-reliefs en marbre, justifie ces critiques.

Ces divers reproches, très-vivement exprimés, ne s'étendirent guère cependant au delà des limites du Louvre, où demeuraient alors presque tous les artistes. Et bien qu'ils trouvassent quelques échos dans le monde, le tableau des Sabines obtint, dès son apparition, un succès qui s'est affermi d'année en année, et qu'après cinquante-quatre ans personne ne conteste aujourd'hui. Ce magnifique ouvrage, exceptionnel comme les événements, comme les goûts qui dominèrent en France pendant les cinq ou six années que David employa à l'achever, eut pour effet d'introduire dans les écoles l'étude presque exclusive du nu, et de faire prendre à l'architecture, à la sculpture, à la littérature théâtrale et même aux arts de l'industrie, un caractère de sévérité que l'on ne tarda pas à porter jusqu'à l'excès.

VIII.