—Mais, citoyen consul, ces vaincus sont autant de héros qui meurent pour la patrie, et, malgré leur défaite, ils ont repoussé pendant plus de cent ans les Perses de la Grèce.

—N'importe, le seul nom de Léonidas est venu jusqu'à nous. Tout le reste est perdu pour l'histoire.

—Tout, interrompit David… excepté cette noble résistance à une armée innombrable. Tout!… excepté leur dévouement, auquel leur nom ne saurait ajouter. Tout!… excepté les usages, les mœurs austères des Lacédémoniens, dont il est utile de rappeler le souvenir à des soldats.»

Ce fut à la suite de cet entretien que le premier consul manifesta à David le désir qu'il peignît son portrait. Le peintre attendait depuis longtemps l'occasion de s'occuper de cet ouvrage; il accepta avec empressement, témoigna l'intention de commencer aussitôt, et pria le premier consul de lui indiquer le jour où il viendrait poser. «Poser?» dit Bonaparte qui avait déjà laissé voir auparavant combien ce genre de contrainte lui était désagréable, «à quoi bon? Croyez-vous que les grands hommes de l'antiquité dont nous avons les images aient posé?

—Mais je vous peins pour votre siècle, pour des hommes qui vous ont vu, qui vous connaissent; ils voudront vous trouver ressemblant.

—Ressemblant? ce n'est pas l'exactitude des traits, un petit pois sur le nez, qui font la ressemblance. C'est le caractère de la physionomie, ce qui l'anime, qu'il faut peindre.

—L'un n'empêche pas l'autre.

—Certainement Alexandre n'a jamais posé devant Apelles. Personne ne s'informe si les portraits des grands hommes sont ressemblants. Il suffit que leur génie y vive.

—Vous m'apprenez l'art de peindre, dit David, après cette observation.

—Vous plaisantez; comment?