«Je me suis aperçu, mon cher ami, que j'avais commis une erreur dans l'envoi de vos couleurs. Je ne vous ai point envoyé de brun-rouge et en place je vous ai adressé une bouteille de terre-d'Italie.
«J'ai dîné hier chez Marmont (aide de camp du premier consul alors). Il part aujourd'hui chargé d'une mission importante pour la Hollande. Ce voyage emploiera une quinzaine. Après cela il se disposera à partir pour l'armée du Rhin, que Bonaparte ira commander en personne. On veut porter des coups terribles pour forcer à la paix, et je ne doute pas que Bonaparte ne mette le comble à sa gloire, si cette fortune qui l'a si bien servi jusqu'à présent le favorise encore.
«J'aurais eu une belle carrière à remplir, soit que je fusse entré dans le militaire ou dans l'administration civile ou des armées. Marmont et bien d'autres de nos camarades à l'École militaire m'ont vivement sollicité d'accepter quelque emploi. Mais j'ai tenu ferme. Il faut que la froide raison fasse taire les illusions de l'amour-propre et de l'intérêt. Car enfin, après quatre ans passés à étudier dans l'atelier de David, il faut en recueillir le fruit. Or pour cela il est indispensable que je fasse au moins un ouvrage…
«David a refusé la place de peintre du gouvernement: je pense qu'il s'est piqué. Cette dénomination est insignifiante; il aurait voulu être déclaré ministre des arts, premier peintre de France, surintendant des bâtiments, etc., ou plutôt, sous quelque titre que ce soit, avoir une influence suprême. Son caractère le poussait bien moins à cela que la personne que vous savez. Qu'il se contente d'être le premier par ses ouvrages, et qu'il ne se charge pas de gouverner même la république des arts.»
Pendant l'exécution du portrait du premier consul traversant les Alpes, Étienne fut témoin d'une scène assez comique. Il avait été convenu que Bonaparte ne poserait pas. Mais outre les visites journalières que lui faisait David à l'heure du déjeuner, on avait eu soin de mettre à la disposition du peintre toutes les pièces de l'habillement que Bonaparte portait à Marengo. L'habit du général, l'épée, les bottes et le chapeau étaient là dans l'atelier, et l'on en avait affublé un mannequin.
Un jour que Ducis, Alexandre et Langlois, qui assistait alors David et fit par la suite une fort bonne copie du portrait équestre de Bonaparte, étaient ainsi qu'Étienne dans l'atelier avec leur maître tous étaient rangés autour du mannequin revêtu des habits de Bonaparte, examinant avec une curiosité insurmontable ces épaulettes, ce chapeau, cet habit et cette épée témoins sourds et muets de la fameuse campagne de Marengo. Chacun disait son mot plus ou moins juste, plus ou moins piquant, lorsque David, dont les mains et les pieds étaient assez délicats, se prit à dire, après avoir fait observer la petitesse des bottes de Bonaparte, qu'ordinairement les grands hommes ont les extrémités déliées. Cette remarque, qui pouvait s'appliquer heureusement au peintre, fut vivement approuvée par ses élèves, dont l'un ajouta: «Et ils ont la tête grosse.» David, avec sa bonhomie qui allait parfois jusqu'à la puérilité, dit aussitôt en prenant le chapeau du vainqueur de Marengo: «Il a raison celui-là; voyons donc un peu;» puis le portant sur sa tête, qui était très-petite, il se mit à éclater de rire en s'apercevant que la large coiffure lui tombait jusque sur les yeux.
Ce portrait équestre occupa exclusivement David assez longtemps, car il en fit faire sous ses yeux plusieurs copies, qu'il retoucha même souvent et avec grand soin. C'est une de ses productions auxquelles il attachait le plus d'importance.
Quoique David, par sa discrétion habituelle et par l'assiduité avec laquelle il s'occupait de son art, éloignât le souvenir du temps où il avait pris part aux affaires publiques, il se présenta cependant une occasion qui faillit troubler son repos ainsi que celui de quelques hommes jetés comme lui autrefois dans la tempête révolutionnaire. Topino Le Brun, à qui David son maître avait prêté l'atelier du Jeu de Paume, fut impliqué avec Demerville, Ceracchi et Aréna, dans une conspiration qui avait pour objet le meurtre du premier consul.
Topino, natif de Marseille, avait pris, ainsi que beaucoup d'artistes, une part très-active à la révolution de 1789. Son exaltation était telle, que David lui-même, craignant les écarts auxquels pourrait se livrer son élève s'il allait à Paris, lui conseilla de rester en Italie pour calmer sa tête et perfectionner ses études. Topino suivit le conseil de son maître, sans toutefois en tirer grand profit, car ses passions révolutionnaires y devinrent plus ardentes, et son talent y gagna peu. Pendant les années sanglantes de 1792-93, il remplit à Paris les fonctions de juré au tribunal révolutionnaire, et sous le gouvernement du Directoire, il ne cessa de prendre part à ces conciliabules qu'entretenaient alors les hommes dits terroristes. Vers cette même époque, il suivit Bassal, envoyé secret en Suisse, et là, tout en s'occupant de son art, il prit goût aux intrigailleries politiques. Sa réputation était si bien établie à Paris, que, quoiqu'il résidât encore en Suisse, il fut désigné comme l'un des agents présents à l'attaque du camp de Grenelle. Déjà il avait été compris dans les mandats décernés contre les complices de Babeuf.
Rentré en France en 1797, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de la Mort de Caius Gracchus; puis bientôt après, en 1799, il figura parmi les jacobins du manége, reste obstiné des partisans du gouvernement de Robespierre et du système de Babeuf. C'était un homme comme les événements de ce temps en mirent beaucoup en évidence. Sans instruction solide, peu susceptible d'application, dépourvu de grands talents, Topino était au fond un honnête garçon, qui, séduit par l'espérance des améliorations sociales et politiques que la révolution avait fait concevoir, s'était peu à peu guindé jusqu'à un état permanent de fureur concentrée contre tout ce qui semblait faire obstacle à ses vues. À ce travers il joignait celui de quelques artistes de son temps, qui, ne rêvant que la Grèce, que Rome, et que la chute des tyrans, mettaient une toge et s'armaient d'un poignard pour frapper un mannequin couronné comme César. En effet, le pauvre Topino Le Brun, qui, même après l'établissement du gouvernement consulaire, ne put renoncer à ses habitudes de conspirateur, fut condamné à mort pour avoir dessiné le modèle des poignards avec lesquels Demerville, Ceracchi et Aréna, s'étaient proposé d'assassiner le premier consul.