À la suite de cette malencontreuse affaire, Girodet resta près de deux ans sans produire aucun ouvrage important. Vers 1801, Fontaine, architecte du premier consul, fut chargé de restaurer et d'orner la Malmaison, et l'on choisit pour la décorer les deux élèves de David les plus célèbres alors: Girodet, dont la réputation reposait sur les deux tableaux d'Endymion et d'Hippocrate, et Gérard, qui, depuis 1795, s'était placé comme son rival par ses compositions du Bélisaire et de la Psyché.
C'était le moment où les poésies d'Ossian, lues et vantées par Bonaparte, étaient devenues à la mode en France. Girodet et Gérard, après avoir délibéré sur le choix des sujets qu'ils traiteraient, s'accordèrent pour les tirer des prétendus ouvrages du barde écossais. Gérard n'attacha qu'une importance secondaire à ce travail de décoration, et fit, avec cette facilité qui distinguait son talent, une esquisse terminée fort agréable. Mais Girodet prit l'affaire au sérieux, et voulut écraser son rival. Il serait difficile et peu amusant de décrire minutieusement cette prodigieuse quantité de figures de bardes écossais et de généraux français présentées sous l'apparence d'ombres, et réunies dans le palais d'Odin. Ce tableau, où toutes les difficultés matérielles de l'art ont été surmontées par le peintre, avec une patience et un talent inconcevables, est cependant un de ses plus faibles ouvrages, et en somme, une composition aussi peu agréable à voir que facile à comprendre.
Depuis son Hippocrate, le talent de Girodet était resté au même point dans les souvenirs du public, et même des artistes; son Ossian porta quelque atteinte à sa réputation. Ce peintre passait, non sans raison, pour se creuser inutilement la tête et faire une foule d'essais dans le silence de son atelier, sans qu'on vît paraître aucune œuvre importante. Les jeunes élèves qu'enseignait alors David reprochaient également à Girodet de se donner trop de peine pour si peu de résultats; et, tout en rendant justice à son mérite comme dessinateur, ils lui reprochaient le maniéré, l'afféterie de ses expressions, la recherche de ses pensées. Ils l'accusaient en particulier de reproduire sans cesse l'effet vaporeux, bleuâtre et conventionnel de son premier tableau l'Endymion.
David, quoique fier d'un élève dont il reconnaissait les qualités très-réelles, ne s'abusait cependant pas sur ses défauts. Il regrettait même amèrement les résultats qu'ils pouvaient avoir, non-seulement pour Girodet lui-même, mais pour les jeunes peintres qui, séduits par sa manière, cherchaient à l'imiter, car il commençait à faire école. Souvent le maître, au milieu de ses disciples, faisait allusion à la manière tendue et pénible du peintre d'Hippocrate. «Girodet est trop savant pour nous, disait-il, copions tout simplement la nature et ne nous donnons pas tant de soucis pour bien faire; ça vient mieux quand ça vient tout seul.—Voyez Girodet, disait-il une autre fois, voilà cinq ans qu'il travaille comme un galérien dans le fond de son atelier, sans que personne voie rien de lui. Il est comme une femme qui serait toujours dans les douleurs de l'enfantement, sans accoucher jamais… J'aime bien la peinture, assurément; mais si on ne pouvait la faire qu'à ce prix, je la laisserais là.»
Girodet aimait beaucoup le mystère, et tant qu'il travaillait à un tableau, non-seulement il ne laissait pénétrer personne dans son atelier, mais il ne parlait à qui que ce soit du sujet dont il était occupé. On savait cependant qu'il faisait un Ossian pour la maison de campagne du premier consul, et ce n'était pas sans impatience que les artistes surtout attendaient l'apparition de cette œuvre mystérieuse, dont quelques privilégiés se parlaient à l'oreille.
À cette époque, David avait l'habitude de faire une promenade après son repas, et Étienne l'accompagnait quelquefois. Un soir que l'élève était venu prendre son maître, celui-ci lui dit comme il entrait: «Girodet m'a dit que son Ossian est terminé; il m'a même prié de l'aller voir; voulez-vous venir avec moi?» Étienne accepta avec empressement et on se mit en marche.
Girodet avait alors son atelier dans les combles du Louvre, à l'angle près du jardin de l'Infante. Il fallut monter tant de marches, qu'Étienne fut obligé de donner le bras à David pour achever cette ascension. Arrivés à la porte, ce fut en vain qu'ils cherchèrent le cordon d'une sonnette, il fallut heurter quatre ou cinq fois avant d'entendre remuer: «Ah ah! dit David, vous ne connaissez pas encore Girodet; c'est l'homme aux précautions. Il est comme les lions, celui-là, il se cache pour faire des petits.»
Cependant la porte s'ouvrit, et Girodet reçut son maître avec ce luxe de politesses qu'il déployait toujours avec ceux qu'il admettait dans son atelier.
David, debout et couvert, regarda très-longtemps le tableau d'Ossian avec une attention qu'il porta successivement sur toutes les parties de l'ouvrage. Girodet, placé un peu en arrière, observait son maître, et sa curiosité mêlée d'inquiétude prit bientôt le caractère de l'impatience et même de l'irritation. Cette scène muette, assez longue et qui sans doute parut durer un siècle à Girodet, ne put se prolonger longtemps; David rompit le silence, se mit à faire un éloge simple, vrai et fort bien motivé de l'habileté extraordinaire que l'artiste avait déployée dans l'exécution difficile de l'ouvrage. À plusieurs reprises, il renouvela cet éloge en évitant de parler du fond de la composition. Enfin, un mouvement interrogatif et quelques mots de Girodet ayant provoqué une réponse positive à ce sujet, le maître dit à l'élève, avec l'accent de quelqu'un qui se résume: «Ma foi, mon bon ami, il faut que je l'avoue; je ne me connais pas à cette peinture-là; non, mon cher Girodet, je ne m'y connais pas du tout.» Dès lors, la visite dura peu, comme on doit le croire, et Girodet reconduisit son maître jusqu'à la porte, avec des démonstrations de respect qui cachaient mal son émotion.
Arrivé dans la cour du Louvre, David, dont la figure n'avait pu se débarrasser encore de l'étonnement où ce qu'il venait de voir l'avait plongé, dit enfin à Étienne: «Ah ça! il est fou, Girodet!… il est fou, ou je n'entends plus rien à l'art de la peinture. Ce sont des personnages de cristal qu'il nous a faits là… Quel dommage! avec son beau talent, cet homme ne fera jamais que des folies… il n'a pas le sens commun.» À plusieurs reprises, pendant la promenade, Étienne revint sur le tableau, pour savoir si la réflexion aurait suggéré quelques idées nouvelles au maître; mais celui-ci, avec l'accent de la même bonne foi, répéta toujours: «Je vous assure, Étienne, que j'ai dit ce que je pense: je ne connais absolument rien à ce genre de peinture; c'est lettres closes pour moi.»