Malgré les éloges prodigués à cet ouvrage par les amis et les élèves de Girodet, devenu alors chef d'une école, le tableau d'Ossian n'eut pas plus de succès auprès des habitants de la Malmaison que dans le public. L'artiste le sentit intérieurement, et la meilleure preuve que l'on en puisse donner est l'ardeur avec laquelle, après quatre ans d'études solitaires, il travailla à des sujets d'un tout autre genre, et exécutés dans une manière fort différente.

En 1806, il exposa au Louvre une Scène de Déluge; en 1808, les Funérailles d'Atala et Napoléon recevant les clefs de Vienne, et enfin, en 1810, la Révolte du Caire. Ces quatre compositions importantes, achevées dans l'espace de quatre années, sont évidemment celles qui déterminent l'apogée du talent de l'auteur. On trouve dans ces tableaux la maturité complète du talent de l'homme qui, dix-sept ans auparavant, s'était annoncé par la figure d'Endymion et par l'Hippocrate.

L'imagination de Girodet était de l'espèce de celles qui s'excitent, s'échauffent et s'enflamment plutôt en triturant une idée qu'elles ont enfantée, qu'en traduisant les impressions que fait naître la nature. Dans la Scène de Déluge, dans l'Atala, son meilleur ouvrage peut-être, il y a toujours une recherche savante, une vraisemblance calculée, une perfection égale dans les plus petites parties de l'ouvrage, qui ne laissent pas à l'aise celui qui le considère. Dans les Clefs de Vienne ainsi que dans la Révolte du Caire il y a des parties vraiment belles et qui sont traitées de main de maître; cependant le travail excessif, la tension perpétuelle du peintre en achevant ces tableaux, labeur dont la trace préoccupe sans cesse les yeux, ne laisse ni aux sens ni à l'âme ce calme doux si nécessaire pour goûter pleinement une production d'art. Aussi David résumait-il on ne peut mieux ce qui manque aux ouvrages de son élève, quand il disait: «En regardant les tableaux de Raphaël ou de P. Véronèse, on est content de soi; ces gens-là vous font croire que la peinture est un art facile; mais quand on voit ceux de Girodet, peindre paraît un métier de galérien.» Quoi qu'il en soit, la Scène de Déluge et l'Atala obtinrent un grand et légitime succès dans le public, et David lui-même, quoique peu disposé à se faire à ce qu'il y a de tendu dans l'ensemble de ces tableaux, loua d'autant plus leur exécution fort savante, qu'il était très-fier du succès de ses élèves, même, quand ils étaient devenus ses rivaux.

La faiblesse de la santé de Girodet, et les excès de travail qu'il avait faits pour terminer ces quatre grands ouvrages, semblent avoir porté quelque atteinte à ses facultés. À compter de ce moment son talent ne fit plus de progrès; le dernier de ses grands tableaux, Pygmalion et Galatée, achevé en 1819, se sent de l'épuisement de ses forces.

Girodet, comme on en peut juger par ses lettres, était un homme bon, aimable, heureusement doué comme peintre et fort bien partagé quant aux dons de l'esprit. Les défauts, qui lui ont nui dans l'exercice de son art, venaient de la nature de son imagination, très-ardente, et cependant peu fertile, disposition fort commune en France. Ceux qui l'ont connu savent qu'il a passé plus des deux tiers de sa vie à nourrir des projets, à se livrer à des travaux de fantaisie, au lieu de faire usage tout simplement de son pinceau. Il a perdu un temps considérable à faire sur les odes d'Anacréon et sur le poëme de Virgile des suites de compositions au trait, qui, malgré leur mérite, ne compenseront pas en gloire, pour l'auteur, le temps qu'il y a employé. Une quantité énorme de compositions fugitives, de croquis et de vignettes dessinés dans les salons, lui ont pris un temps précieux, et il serait impossible de calculer les mois, les années peut-être, pendant lesquels il faisait et défaisait sans cesse les accessoires des grands portraits qu'il a peints. Quand il avait terminé une composition quelconque, sa conscience n'était tranquille qu'autant qu'il s'était donné beaucoup de peine en l'achevant. Son goût pour les lettres et pour la poésie est peut-être celui qui a contribué à lui faire perdre le plus de temps et à altérer le plus sa santé. On a imprimé après sa mort une imitation en vers des odes d'Anacréon, et un poëme en six chants, intitulé: le Peintre, précédé d'un discours préliminaire et suivi de notes. Ces ouvrages, qui furent commencés vers 1807, le poëme en particulier, rappellent la Navigation, les Fleurs, le Printemps d'un proscrit, et autres poëmes descriptifs et admiratifs imités de l'Imagination de Delille. L'éditeur des œuvres posthumes de Girodet s'est abstenu d'y insérer la seule pièce de vers où l'artiste ait laissé couler librement sa verve, à l'occasion des critiques qui parurent en 1806 sur la Scène de Déluge. Le style en est bien moins correct, il faut l'avouer, que celui de son poëme; mais l'artiste de talent, l'artiste spirituel et piqué au vif, s'y est laissé aller avec une pétulance et quelquefois un bonheur d'expressions, qui auraient dû faire conserver ce morceau, ne fût-ce que comme pièce historique. Les poésies sont suivies, dans l'édition des œuvres de Girodet, de deux morceaux en prose, l'un sur le Génie, l'autre sur la Grâce, dans lesquels la pompe académique remplace souvent les idées neuves ou fortes. Enfin, les deux volumes se terminent par un recueil de lettres dont nous avons donné quelques fragments; elles sont vraiment intéressantes, parce que l'homme et l'artiste y parlent avec abandon et naïveté.

Trois choses ont empêché Girodet de goûter le moindre repos pendant toute sa vie: la peinture, le goût des vers et la gestion de sa fortune. Non-seulement il avait contracté de très-bonne heure l'habitude de travailler plus que ses forces ne le lui permettaient; mais à compter des années 1804 et 1805, il peignit la nuit à la lueur de lampes préparées pour ce genre de travail; et ses quatre grands ouvrages, le Déluge, l'Atala, Napoléon à Vienne, la Révolte du Caire, ainsi que tout ce qu'il a produit jusques et y compris le Pygmalion, ont été en grande partie achevés d'après ce système. Il avait commencé par dire que la lumière artificielle était aussi favorable pour peindre que celle du jour, et il finit par prétendre qu'elle était meilleure. C'était un homme qui se donnait un mal infini pour être original; aussi parlait-il avec les plus grands éloges de Michel-Ange et de Jules Romain, et répétait-il souvent à ses élèves «que dans le choix de deux défauts il préférait le bizarre au plat.»

Mais sa liaison avec l'abbé Delille lui a été fatale, en ce sens qu'il gagna de ce poëte, comme tant d'autres alors, la maladie de la poésie descriptive. Ce goût, combiné avec les travaux de son atelier, forcèrent Girodet à prendre encore sur le peu de temps qu'il donnait auparavant au sommeil et aux distractions journalières. Aussi ses amis et ses élèves, qui lui portaient un sincère attachement, virent-ils avec effroi cette nouvelle cause d'insomnies.

Girodet était né avec de la fortune, et elle s'accrut singulièrement en 1812, lorsque son père adoptif, M. de Triozon, lui légua encore la sienne en mourant. On estime qu'il avait de vingt-quatre à trente mille livres de rentes. Chose certaine, quoique difficile à croire, il avait tellement embrouillé l'administration de ses biens; les contestations, les petits procès s'étaient tellement accumulés, que c'est tout au plus s'il avait de liquide l'argent habituellement nécessaire pour son entretien. Prodigue ou économe jusqu'à l'excès, il avait fait bâtir une fort grande maison dont l'intérieur n'a jamais été décoré ni même meublé. Il y entassait de magnifiques meubles de Boule, des vases de Chine, des livres, des armes précieuses; mais les murs n'étaient point tendus, les cheminées restaient sans chambranles et dans la chambre où se trouvait son mauvais lit, il y avait à demeure une table ronde couverte de papiers écrits ou dessinés toujours en désordre. Chez lui, son costume vieux et déchiré lui donnait l'aspect le plus sauvage; mais quand il allait dans le monde, il mettait dans sa toilette de l'affectation et même de la recherche, jusqu'à se parfumer d'odeurs. De toutes ses manies, la plus étrange était le petit charlatanisme qu'il mettait en usage lorsqu'il était censé être sur le point de terminer un tableau et que, par une prétendue faveur spéciale, il admettait la haute société et quelques artistes dans son atelier. Girodet n'était pas homme à montrer un ouvrage sans l'avoir revu et corrigé plutôt vingt fois qu'une; aussi ses confrères n'étaient-ils pas dupes du piége qui leur était tendu. Quoi qu'il en fût, on était introduit mystérieusement dans le sanctuaire où se trouvait déjà nombreuse compagnie. Là, Girodet laissait, près de son tableau sur chevalet, une boîte à couleurs ouverte, avec la palette chargée et l'appui-main tout préparés. Puis de temps en temps, et comme s'il lui fût venu une idée soudaine, il faisait des excuses aux assistants, leur demandant en grâce la permission de donner encore quelques touches… quelques touches seulement! à un endroit qui avait besoin de correction; et saisissant un pinceau qu'il agitait près de la palette, il le promenait légèrement sur les contours comme s'il eût cherché à leur donner plus de pureté ou de mollesse. Cette petite manœuvre avait ordinairement le plus grand succès auprès des belles dames de Paris, qui racontaient ensuite qu'elles avaient vu peindre Girodet, et qu'il n'était pas étonnant que les ouvrages de ce peintre fussent si parfaits, puisqu'il les corrigeait jusqu'au dernier moment. C'est la petite comédie que ce peintre a jouée lorsqu'il laissa voir en 1819 sa Galatée, ouvrage dont il sentait vraisemblablement la faiblesse, puisqu'il prenait tant de peine pour en assurer le succès.

Le biographe de Girodet[55] a été discret sur les affections tendres de ce peintre. On sait que dans ses fantaisies passagères, le dieu d'amour lui a lancé des flèches cruelles. Mais quant aux sentiments plus délicats qui nécessairement ont dû agiter le cœur d'un homme dont l'imagination était si inflammable, son historien se borne à dire «qu'il ressentit en effet plusieurs affections passionnées, et les entretint avec une extrême discrétion. La grande quantité de lettres qui furent religieusement détruites le jour même de sa mort, selon la prière qu'il en avait faite à ses amis, prouve la place que ces affections occupaient dans son existence intérieure. Mais malgré toute sa circonspection, ceux de ses amis intimes et de ses élèves qui le quittaient peu purent s'apercevoir des visites fréquentes qu'il recevait après les longues journées de travail de l'atelier.»

La mort de cet artiste fut douloureuse. Depuis son retour d'Italie, sa constitution naturellement bonne, mais altérée par des maladies et surtout par l'irrégularité du régime et les excès du travail, luttait contre un principe de destruction toujours menaçant. Enfin une affection gangreneuse qui, deux fois déjà, à des intervalles éloignés, s'était manifestée aux extrémités inférieures, se porta sur la vessie. Les soins de Larrey, son ami, assisté de Portal et de L'Herminier, ne purent arrêter les progrès du mal, et après six jours de douleurs croissantes, il fallut se résoudre à une opération périlleuse dont le succès n'aboutit qu'à retarder la mort de cinq jours.