On rapporte que quelques instants avant de subir cette opération, surmontant ses douleurs il s'échappa en quelque sorte de son lit, et que, soutenu par sa seule domestique, il se traîna jusqu'à son atelier. Là, à la vue de ce lieu et des objets témoins et compagnons de ses longs travaux, il ne put contenir les émotions profondes qu'il ressentait. Mais bientôt, voulant se soustraire à une situation trop violente, il se retira. Près de sortir de son atelier, il se retourna sur le seuil de la porte, en disant d'une voix éteinte: «Adieu! je ne vous verrai plus.»
Girodet est mort le 12 décembre 1824, à l'âge de cinquante-sept ans, célibataire, et laissant une succession qui, tant en biens-fonds que par la vente de ses ouvrages, a produit 800,000 francs à son unique héritière, sa nièce, Mme Becquerel-Despréaux. Ses obsèques furent célébrées avec la plus grande pompe, et de plusieurs discours prononcés sur sa tombe, le plus extraordinaire fut celui de son condisciple Gros.
Tous les artistes, les plus célèbres et les plus humbles, assistèrent à cette cérémonie. Gros pleurait comme un enfant; Gérard était pâle, silencieux et triste.
Gérard (François) avait trois ans de moins que Girodet. Né à Rome en 1770, d'un père français et d'une mère italienne attachés à l'ambassadeur de France, on l'envoya jeune encore à Paris, pour y étudier l'art de la peinture, vers lequel son penchant le porta naturellement et de très-bonne heure. Il fréquenta successivement les écoles de Pajou, habile statuaire, de Brennet, peintre en grande réputation alors et rival de Vien, enfin on le confia aux soins de David, qui venait de donner une impulsion nouvelle aux arts.
Ses condisciples Fabre et Girodet remportèrent le prix académique, et, par une singularité remarquable, Gérard, dont le talent fut toujours facile et séduisant, ne put jamais obtenir ce genre de succès. Dans une lettre écrite de Rome par Girodet en date du mois de juin 1791, on apprend que son jeune camarade était revenu dans cette ville pour y chercher sa mère, qu'il ramena en France. «La mère est la meilleure femme du monde, dit Girodet à M. de Triozon, et le fils, par son esprit et ses talents, ne peut manquer d'exciter votre attention. Sans l'injustice de l'académie, nous serions partis ensemble, et lui le premier.»
Pauvre et pressé de tirer parti de son talent, Gérard fut obligé de renoncer à un encouragement qui lui était si nécessaire; il lutta avec un rare courage contre la pauvreté, et redoubla d'efforts pour se perfectionner à Paris, où il passa alors quelques mauvaises années. Entraîné comme tant d'autres artistes, par les passions de son maître, dans le tourbillon des idées révolutionnaires, quoique bien jeune alors, il était dans sa vingt-troisième année, on inscrivit son nom parmi ceux des jurés au tribunal révolutionnaire, où il ne siégea cependant pas. Vers ce temps il aida David dans l'exécution du tableau de Lepelletier de Saint-Fargeau, et composa, d'après la scène du 10 août, à la Convention, une esquisse qui lui valut alors de grands éloges, et dont il se proposait de faire le tableau. La malheureuse importance politique que David avait acquise et le succès de son dessin du Serment du Jeu de Paume entraînèrent momentanément dans cette voie le jeune Gérard, que la nature de son esprit et l'aménité de son caractère devaient préserver bientôt de pareils écarts.
Son ami, son rival Girodet avait déjà envoyé de Rome deux ouvrages qui le plaçaient au nombre des hommes appelés à soutenir et à augmenter la gloire de leur école. L'Endymion, cette composition gracieuse, avait paru au Salon pendant la sanglante année de 1793, et l'Hippocrate avait captivé l'attention des connaisseurs à l'exposition suivante.
Quoique bien pauvre, Gérard écoutait sa jeune âme, qui lui disait qu'à tout prix il fallait lutter contre son condisciple déjà célèbre et à qui l'état de sa fortune permettait de tenter facilement de nouveaux efforts. Plusieurs portraits en pied, faits d'après ses amis, furent les premiers ouvrages sur lesquels l'attention du public se fixa. Dans l'attitude, l'expression et le coloris de ces divers personnages, on remarqua une vérité et une délicatesse, et en même temps une convenance gracieuse, qui n'échappèrent à personne. Le portrait de son camarade Isabey fut le premier ouvrage qui fit retentir le nom de Gérard à Paris[56].
Déjà célèbre comme peintre en miniature, et très-répandu dans le monde par l'exercice de son art, M. Isabey proposa à son ami de lui servir de modèle, pour lui fournir l'occasion de peindre quelqu'un dont la figure était bien connue. Ce petit artifice préparé par l'amitié eut un tel succès, que Gérard inspira bientôt confiance à des amateurs.
Cependant il était toujours extrêmement pauvre. À force de travail, et aidé encore par M. Isabey, qui acheta et paya l'ouvrage d'avance, il entreprit un tableau d'histoire, et au Salon de 1795 parurent son Bélisaire rapportant son guide piqué par un serpent, et le charmant portrait de Mlle Brongniart. Le succès de ces ouvrages fut complet. Dès ce moment les deux noms de Girodet et de Gérard jouirent d'une célébrité égale, et on vit naître entre ces deux artistes, d'abord de l'émulation, puis de la rivalité, et enfin une jalousie qui dura autant qu'eux.