Cette visite de Napoléon dans le malheur faite au peintre rappelait celle dont il avait honoré l'artiste dans tout l'éclat de sa puissance; cela seul eût engagé David. Bientôt le fils aîné de l'artiste fut nommé préfet, et le plus jeune obtint le grade de chef d'escadron dans les cuirassiers de la garde. Quant à ses deux gendres, généraux de Bonaparte, ils étaient rentrés sous les drapeaux de Napoléon.

C'est dans de telles circonstances que se trouva David, lorsque, à la suite de la constitution de l'empire, furent présentés les actes additionnels, par lesquels, en jurant de la maintenir, on excluait les Bourbons du trône. L'acceptation de ces actes additionnels fut sans doute, pour une grande partie de ceux qui se rallièrent à Napoléon pendant les cent-jours, une résolution des plus hasardeuses, mais pour les hommes qui, ainsi que David, ayant voté la mort de Louis XVI, n'avaient eu à se plaindre cependant d'aucune vengeance particulière ou juridique du gouvernement de Louis XVIII, il est clair qu'à la veille de la bataille de Waterloo, c'était pour eux une question de vie ou de mort.

Sans parler des intérêts de l'avenir de sa famille, liés au sort de Napoléon, David avait à peser, pour ce qui le touchait personnellement en cette affaire, si l'indulgence du gouvernement de Louis XVIII à son égard pouvait entrer en comparaison avec la protection de Bonaparte, qui lui avait offert un asile dans son armée, à la suite de la terreur; qui, premier consul, l'avait rétabli honorablement dans le monde et l'avait enfin comblé de faveurs et d'honneurs pendant son règne. La comparaison était évidemment tout en faveur du dernier souverain, pour lequel d'ailleurs il est inutile de dire que David avait une prédilection aussi marquée qu'il avait d'aversion pour l'autre.

Ce qui fit honneur à David en signant les actes additionnels, en s'exposant à la vengeance des Bourbons et en restant fidèle à Napoléon, c'est que dans les premiers jours de juin (1815), lorsque tout le parti militaire s'enivrait d'avance de la victoire sur laquelle il comptait, l'artiste faisait partie du grand nombre de ceux qui regardaient la destinée de Napoléon comme accomplie, et d'autre part, qu'en outre il était certain que s'abstenir de signer les actes additionnels, c'était assurer la tranquillité du reste de ses jours. Mais vaincu à Waterloo, Napoléon abdiqua l'empire, et David n'eut plus d'autre protection que celle de son talent. Ainsi que les régicides signataires des actes additionnels, il fut donc condamné à l'exil cinq mois après, en vertu d'une loi rendue par les deux chambres le 12 janvier 1816.

Pendant l'espace de temps qui s'écoula depuis la journée de Waterloo jusqu'à sa condamnation, David vécut plus retiré que jamais, s'occupant à faire des études, des portraits et des compositions. Son art paraissait avoir un charme nouveau pour lui depuis que, déjà chargé d'années, forcé de se faire une existence nouvelle, il prévoyait qu'il ne finirait pas ses jours dans son pays. Les derniers temps que cet artiste passa en France furent pour lui pleins de tristesse, et quoique l'austérité de ses manières ne lui permit jamais de se laisser aller à la plainte, même au sein de l'amitié, cependant, pour ceux qui le connaissaient, il était facile de juger par certains souvenirs qu'il invoquait, par les attentions délicates qu'il montrait plus souvent que de coutume à ceux qui l'entouraient, que son âme était habituellement et profondément émue.

Quelques-uns de ses élèves se montrèrent plus assidus que jamais auprès de lui pendant ces tristes jours. Mais Gros fut celui de tous qui obéit le mieux en cette occasion à la générosité de son cœur. Sans faire la moindre attention aux fâcheux résultats que sa conduite pourrait avoir pour lui, homme célèbre, peintre habile, qui ne renonçait point à participer aux travaux que pourrait lui confier le gouvernement des Bourbons, Gros tout occupé de l'abandon de son maître, inquiet sur son avenir, ne cessait d'aller le soutenir de sa courageuse amitié et de l'entretenir de ses généreuses espérances.

Protégé par son obscurité, Étienne n'avait point le même mérite en assistant son maître, mais il se rendait souvent près de lui, parce qu'il savait que sa société lui était douce et que sa conversation interrompait le cours habituel de ses tristes pensées. Ils s'entretenaient sur les arts, sur les ouvrages de l'antiquité, vers lesquels David se sentait alors vivement ramené. Versé dans la théorie et la pratique de la perspective, Étienne offrait le secours de son talent à son maître, qui plus d'une fois ne dédaigna pas d'en faire usage, lorsqu'il voulait coordonner les personnages d'une esquisse avec les accessoires qui devaient les entourer. D'autres fois ils parcouraient des cartons remplis de gravures, de grands livres où David avait fait rassembler les études qu'il fit à Rome quand il étudiait l'antiquité pour échapper à la manière académique; en revoyant ces tentatives laborieuses, ces études faites dans sa jeunesse, et auxquelles s'étaient attachées tant d'espérances, plus d'une fois il laissait échapper un soupir qui semblait résumer tous les événements qui avaient agité les trente dernières années de sa vie. Un jour, en feuilletant ainsi ces cartons, David retrouva deux esquisses de la main d'Étienne. L'une représente Cimon faisant embarquer les femmes et les enfants au Pirée, pour défendre Athènes; et l'autre, Léonidas se préparant avec ses Spartiates au combat. Ces deux compositions, que David avait distinguées dans les concours institués dans l'atelier de ses élèves, avaient été honorablement placées par lui dans ses cartons. Le maître, mû par une bienveillance que la disposition de son âme rendait sans doute plus vive encore, renouvela les éloges qu'il avait donnés autrefois à ces essais; puis, tirant tout à coup l'esquisse de Léonidas du carton: «Tenez, mon cher Étienne, dit-il, je vous rends ce dessin que vous m'avez prêté et qui m'a fourni l'idée de deux groupes que j'ai placés dans mon tableau des Thermopyles. Gardez-le, ce sera tout à la fois un souvenir de vos études et de la manière dont travaillait votre maître. Quant à celui de Cimon, cette esquisse me plaît, vous me l'avez donnée, je la garde[71].»

Étienne ne put pas voir alors David aussi souvent qu'il l'eût désiré; la présence des troupes étrangères à Paris multipliait tellement les devoirs que les citoyens avaient à remplir pour assurer le repos de la ville, que l'on était rarement maître de son temps et de ses actions. Plusieurs jours s'étaient passés sans qu'Étienne eût pu remplir ce devoir, lorsqu'il reçut de son maître l'invitation de dîner chez lui, la veille de son départ pour l'exil.

L'élève s'y rendit. La famille de David était absente à l'exception de sa femme. Si quelque chose peut faire connaître le caractère d'un homme, c'est à coup sûr la contenance que David conserva en faisant les honneurs d'un pareil repas. Il était placé au milieu de la table, ayant sa femme à sa droite, son élève à sa gauche. Pendant tout le dîner, il servit lui-même, en parlant de choses indifférentes, comme de coutume, et sans laisser échapper un seul mot qui fît allusion à son éloignement de la France, à l'avenir qui l'attendait ou aux hommes qui le frappaient d'exil. Attentif à prévenir les désirs d'Étienne à table, il ne lui donna aucune marque extraordinaire de tendresse, mais sut lui faire sentir, par l'exactitude et la fréquence de ses soins, qu'il avait besoin de le sentir près de lui en ce moment suprême. Plusieurs fois la femme de David, qui, dans ce jour, paraissait être soutenue, animée même par des espérances qu'elle exprima plutôt par des mouvements de joie que par des paroles bien claires, devint l'objet de l'attention de son mari, qui l'engagea à conserver plus de calme. En somme, quoiqu'il s'en faille bien qu'Étienne soit resté froid en cette occasion, cependant ni son maître ni lui par conséquent ne se laissèrent aller à ces élans de tendresse que l'on se prodigue ordinairement en semblable circonstance. Étienne en se retirant dit adieu à son maître, qui l'embrassa, ce qui n'était jamais arrivé; il embrassa ensuite Mme David, qui lui dit en lui donnant la main: «Soyez tranquille, j'aurai bien soin de votre maître.» Le lendemain, David était en route pour Bruxelles.

Jamais peut-être l'influence d'un homme de talent n'a été plus forte que celle qu'exerçait David à Paris et dans toute la France; mais, dès le lendemain de son départ pour l'exil, les artistes, à peu d'exceptions près, se sentant affranchis de sa longue autorité, affectèrent tout à coup mille prétentions qu'ils avaient tenues soigneusement cachées jusqu'alors. Ce fut, dans des proportions plus grandes et dans des intentions beaucoup plus graves, un hourra tumultueux qui rappelait les bruyantes espiègleries des élèves de ce maître lorsque, après les avoir corrigés, il s'éloignait de l'atelier. L'école et les principes de David étaient presque universellement rejetés.