XII.
TEMPS D'EXIL.—MORT DE DAVID.—ÉCOLE NOUVELLE.—1816-1825.
Rien n'est plus dangereux pour la gloire d'un artiste que les louanges qui lui sont indiscrètement prodiguées. Les regrets qu'excita l'exil de David chez ses admirateurs sincères, et surtout les déclamations des partisans de Napoléon, qui exploitèrent l'expulsion de David au profit de la haine qu'ils portaient aux Bourbons, furent les premières causes du refroidissement du public à l'égard de David et de ses doctrines. À en croire les écrivains et les critiques qui exaltèrent le mérite de l'artiste, David était dans toute la force de son talent; le tableau des Thermopyles devait passer pour le meilleur ouvrage qu'il eût encore fait, et on pouvait attendre de sa main un nouveau chef-d'œuvre qui surpasserait tout ce que l'on connaissait déjà de lui. Bien plus, ces paroles inconsidérément avancées furent répétées, soutenues avec passion; et pendant tout le temps de l'exil de l'artiste, à chaque production nouvelle qu'il acheva sur la terre étrangère, on ne manqua pas d'assigner à la dernière une supériorité marquée sur la précédente.
Deux motifs que la faiblesse humaine doit faire juger avec indulgence ont entretenu cette illusion pendant les années que David a passées à Bruxelles: l'esprit de parti dans la capitale de la France, et à Bruxelles, le désir qu'avaient tous les amis de David de l'entourer en pays étranger d'une atmosphère de gloire qui ne lui permît pas de s'apercevoir des rigueurs de l'exil. En effet, la plupart de ses élèves belges, MM. Odewaere, Navetz, Paelinck, Moll et Stapleaux, entre autres, n'ont pas manqué un seul instant, par leurs efforts particuliers ou réunis, de rendre les dernières années de leur maître aussi douces, aussi belles qu'il était possible qu'elles le fussent. Si, dans l'estime qu'ils ont témoignée pour les derniers ouvrages de leur maître, ils ont été, ainsi que beaucoup de critiques de Paris, au delà de ce que la stricte vérité exigeait de dire, loin de les en blâmer, il n'est personne au contraire qui ne respecte cette illusion filiale. Mais si les malheurs et l'âge de David rendaient excusable et même juste cette prolongation de sa gloire jusqu'au moment de sa mort, à partir de son dernier jour il a fallu dire la vérité.
Cette tâche a été remplie par celui qui retrace cette histoire, et la postérité, qui a déjà commencé son action sur les œuvres de David, signale les Sabines et le Couronnement comme les deux plus grands efforts de son talent dans des sujets de genres différents.
Quant aux ouvrages qu'il acheva en exil, quoique dans tous on retrouve des détails et parfois des parties importantes, où tantôt l'accent de la nature et tantôt, l'élévation du style ne le cèdent pas aux qualités analogues qui brillent dans des productions beaucoup plus complètes de lui, il faut avouer cependant que pris dans leur ensemble, ce que David a peint à Bruxelles est inférieur aux grands ouvrages qu'il acheva plusieurs années avant son exil. Quoi qu'il en soit, la célébrité de David était non-seulement intacte lorsqu'il quitta la France, mais son malheur le rendit plus grande en pays étranger qu'elle n'avait jamais été. Dès qu'il fut arrivé à Bruxelles, le roi de Prusse, par l'intermédiaire du comte de Gortz, son ambassadeur près de la cour de France, lui fit offrir la direction des arts dans son royaume.
«Monsieur, lui écrivait de Paris (12 mars 1816) le comte de Gortz, le roi, mon maître, me charge de vous faire savoir que Sa Majesté, charmée de fixer un artiste aussi distingué que vous, aimerait que vous vinssiez vous établir dans sa capitale, où Sa Majesté est disposée à vous procurer une existence agréable et tous les secours dont vous pourriez avoir besoin.
«Votre départ pour Bruxelles ne m'ayant pas permis de m'entretenir avec vous des intentions de Sa Majesté, je vous engage à écrire de suite et directement à Son Altesse Monseigneur le prince d'Hardenberg, à qui vous ferez connaître vos vœux. Je prends toutefois le parti de vous adresser un passe-port avec lequel vous vous rendrez, si vous voulez, à Berlin, où vous trouverez un accueil digne de vos talents…»
M. Alexandre de Humboldt, Prussien de nation et collègue de David à l'Institut de France, unit ses instances à celles du comte de Gortz pour engager l'artiste proscrit à se rendre aux offres du roi de Prusse. Mais, malgré ce qu'elles avaient d'honorable et de flatteur, David, naturellement peu disposé à mettre son talent et sa personne au service d'un autre pays que le sien, voulut prendre le temps de se consulter. Une indisposition grave de sa femme lui en fournit l'occasion; s'adressant donc au prince d'Hardenberg, comme le comte de Gortz le lui avait conseillé, il témoigna sa reconnaissance de ce que l'on voulait faire pour lui, tout en priant le prince d'attendre sa réponse définitive jusqu'au moment où sa femme serait rétablie. Le prince de Hardenberg répondit à David qu'il trouvait la cause du retard de son voyage à Berlin trop légitime pour que le roi ne l'approuvât pas; qu'on l'y attendait toujours avec impatience; et il finissait sa lettre par ces mots: «Sa Majesté vous accordera toutes les facilités que vous pourrez désirer pour votre établissement, et je serai charmé de pouvoir m'entendre avec vous à ce sujet immédiatement après votre arrivée à Berlin, dont je vous prie de vouloir bien me prévenir.»
Cependant la maladie de Mme David se prolongeait et la réponse si vivement attendue à Berlin n'arrivait pas. Le prince d'Hatzfeld, alors ambassadeur de Prusse auprès du roi des Pays-Bas, fut chargé de joindre ses instructions verbales aux offres qui avaient déjà été faites par son souverain, et il se rendit chez l'artiste, qui était absent de chez lui. Le lendemain David se présenta chez l'ambassadeur, qui, après lui avoir rappelé l'objet des lettres qu'il avait déjà reçues, ajouta: «Mais pourquoi ne pas vous rendre aux invitations de mon roi? Il met le plus grand prix à vous voir habiter sa capitale… Quel était votre traitement comme premier peintre de Napoléon?—Douze mille francs.—Oh! le roi ferait mieux que cela; l'intention de Sa Majesté est de vous posséder comme ministre des arts. Vous jouirez de tous les avantages et des honneurs dus à ce titre; allez à Berlin créer une école de peinture, soyez-en le directeur; la reconnaissance du roi sera sans bornes si vous acceptez.—Mon grand âge, la faiblesse de la santé de ma femme, répondit David, mon amour de l'indépendance, les bontés dont le gouvernement des Pays-Bas m'honore, et le désir de répondre à des instances aussi flatteuses que celles que vous me faites, toutes ces causes, prince, sont de nature à me jeter dans une grande perplexité; permettez-moi donc de prendre quelques jours pour répondre.»