Était-ce la diversité de leurs instructions? Était-ce l'influence maligne du climat? Étaient-ce les dispositions de leurs cours respectives? Il est impossible de dire que les commissaires formassent un ensemble harmonieux. Ils ne montraient de dispositions à s'entendre que sur trois points. D'abord, le mépris pour sir Hudson Lowe: là, ils étaient unanimes dans l'amertume. En second lieu, la cherté de Sainte-Hélène et, par conséquent, l'insuffisance de leurs salaires: sur ce point, accord parfait, au diapason de l'enthousiasme. Troisièmement, l'effet du séjour sur leurs nerfs. «Pour ma santé, écrit Balmain, elle continue à être mauvaise. Je souffre beaucoup des nerfs, et le climat les affaiblit.» Trois mois après, de nouvelles attaques nerveuses le chassent au Brésil. Mais ce n'est rien à côté des nerfs de Sturmer. Six ou huit mois avant son départ, Sturmer fut pris d'une sorte d'hystérie. Il pleurait, il riait, sans savoir pourquoi. Enfin, les attaques devinrent si violentes qu'il fallait quatre hommes pour le tenir quand il était en proie à ses accès, et l'opium seul pouvait le calmer. Le climat, ou Lowe, ou tous les deux à la fois, c'était trop pour le système nerveux de ces malheureux diplomates.

CHAPITRE XII.

NAPOLÉON CHEZ LUI.

Aucune peinture de Sainte-Hélène à cette époque ne saurait être complète, si l'on n'essayait de donner, au moins, une esquisse de la figure principale; d'autant plus que c'est, parmi les nombreuses images de Napoléon, la dernière que nous puissions posséder. Il existe plusieurs descriptions de son apparence physique à partir du moment où il passa dans les mains des Anglais; mais elles sont trop longues et trop détaillées pour trouver place ici. Nous les renvoyons donc, celles, du moins, qui sont le plus pittoresques, à un appendice.

Quant à son habitation, Longwood n'était qu'une agglomération de baraques construites pour servir d'abris aux bestiaux. L'endroit était balayé sans cesse par les vents; pas d'ombre, beaucoup d'humidité. Lowe lui-même ne peut en dire aucun bien, et il a dû jouir de cet étrange jeu de la fortune qui lui accordait la seule résidence agréable de l'île, avec douze mille livres de revenu, tandis que Napoléon vivait, avec huit mille, dans une ancienne étable.

Le maître de tant de palais, qui tant de fois avait couché en conquérant dans le palais des autres souverains, était réduit maintenant à deux petites pièces d'égales dimensions,—environ quatorze pieds sur douze, et dix ou onze de hauteur. Conquêtes, gloire, triomphes, dépouilles prises à l'ennemi, tout cela, fondu, rétréci, tenait dans cet étroit espace. Chacune de ces deux pièces était éclairée par deux petites fenêtres qui regardaient le bivouac du régiment anglais. Dans un coin était le petit lit de camp aux rideaux de soie verte, où il avait dormi la veille de Marengo et d'Austerlitz. Un paravent masquait la porte du fond; entre le paravent et la cheminée, un canapé où Napoléon passait la plus grande partie de sa journée, quoique ce meuble fût tellement couvert de livres qu'il n'était guère commode d'y trouver place. Les murs étaient tapissés de nankin brunâtre et, au milieu de toute cette misère, une magnifique toilette, garnie d'aiguières et de cuvettes d'argent, déployait sa splendeur inattendue. Mais la chambre avait d'autres ornements. C'étaient les épaves du naufrage où avaient sombré sa famille et son empire. D'abord,—cela va sans dire,—une peinture d'Isabey, représentant Marie-Louise, qui vivait alors, heureuse et insouciante, à Parme, dans les bras de Neipperg. Deux portraits du roi de Rome par Thibault: ici à cheval sur un mouton, là mettant sa pantoufle. Puis, un buste de l'enfant, une miniature de Joséphine. Au mur de la chambre étaient suspendus le réveille-matin du grand Frédéric, pris à Potsdam, et la montre portée par le premier consul en Italie, avec une tresse de cheveux de Marie-Louise en guise de chaîne.

Dans la seconde chambre on voyait un bureau, quelques rayons de bibliothèque et un autre lit. L'Empereur s'y reposait dans la journée ou venait s'y coucher la nuit, en quittant le premier, lorsqu'il était agité et tourmenté par l'insomnie, comme il arrivait presque toujours. O'Meara donne une description pittoresque de Napoléon dans sa chambre à coucher. Il s'asseyait sur le canapé qui était couvert d'une étoffe blanche. «Napoléon s'y allongeait, vêtu de sa robe de chambre blanche du matin, d'un pantalon à pieds également blanc. Sur la tête un madras rouge à carreaux, et le col de sa chemise ouvert; point de cravate. Sa physionomie était triste et inquiète. Devant lui une petite table ronde avec quelques livres; au pied gisaient en tas, pêle-mêle sur le tapis, les volumes déjà lus.» Son costume ordinaire était, cependant, un peu moins négligé. Il était habillé d'un uniforme de chasse vert, avec des boutons assortis, et, quand le drap fut usé, il le fit retourner plutôt que de porter du drap anglais. Des bas et des culottes de casimir blanc complétaient son costume. Il renonça à son uniforme des Chasseurs de la Garde six semaines après son arrivée dans l'île. Il conserva cependant le fameux petit chapeau, mais il déposa la cocarde tricolore avec une sorte de solennité deux ans après la bataille de Waterloo, en disant à son valet de chambre de la garder comme une relique ou en vue de jours meilleurs. Ces détails ne sont pas tout à fait insignifiants, car il apportait de la méthode et mettait une intention même dans ces petites choses. D'ailleurs, nous devons les connaître si nous voulons nous représenter Napoléon dans sa phase finale.

Comment avait-il arrangé sa vie?

Il déjeunait seul à onze heures, s'habillait pour la journée à deux heures environ, et dînait, d'abord, à sept heures. Plus tard, il mit le dîner à quatre heures. Il y eut un nouvel arrangement un peu avant le départ de Gourgaud. Le déjeuner au milieu du jour fut supprimé. Il y eut dîner à trois heures et souper à dix. Quelques jours après, le dîner est mis à deux heures. Gourgaud soupçonne ces changements d'être faits pour la convenance et dans l'intérêt de la santé de Mme de Montholon, mais il est probable qu'ils avaient surtout pour but de tromper l'ennui des longues journées ou de remplir le vide des longues soirées. Car l'Empereur passait presque toutes les journées dans sa hutte, lisant, écrivant, causant et, au milieu de tout cela, s'ennuyant à la mort.