De ce pauvre intérieur le monde ne voyait rien. Ce qu'il voyait était tout à fait différent. Napoléon, en effet, pour justifier ses prétentions au titre impérial, maintenait autour de lui autant de pompe extérieure que sa situation le permettait. Il sortait dans une voiture à six chevaux, un écuyer en grand uniforme galopant à chaque portière. Les six chevaux étaient, parfois, une cause de danger à cause des brusques tournants de la route et de l'allure qu'exigeait Napoléon, mais n'étaient pas, cependant, un simple luxe. L'état des routes, à Sainte-Hélène, était tel que les dames de l'entourage, lorsqu'elles se rendaient à un dîner ou à un bal, devaient employer un équipage mérovingien, traîné par plusieurs attelages de bœufs.
L'étiquette, à l'intérieur, n'était pas moins rigoureuse. Bertrand, Gourgaud et Montholon, devaient rester debout pendant des heures, au point qu'ils en tombaient de lassitude. Certain jour, Napoléon paraît contrarié d'un bâillement que Bertrand ne peut réprimer. Le grand-maréchal s'excuse en disant qu'il est resté debout plus de trois heures. Gourgaud, pâle et presque malade de fatigue, était obligé de s'appuyer contre la porte; Antommarchi, qui, pour le dire en passant, avait à endosser un habit de cour toutes les fois qu'il rendait visite à son malade, devait rester sur ses jambes, devant lui, si longtemps qu'il était tout près de s'évanouir. En revanche, si quelqu'un d'eux était assis avec l'Empereur et se levait en voyant entrer Mme de Montholon ou Mme Bertrand, il était rappelé à l'ordre. L'Empereur avait toujours attaché une grande importance à la question du cérémonial. Il dissertait à perte de vue sur ce sujet avec Las Cases. Il avait, durant les Cent Jours, noté le progrès des mœurs démocratiques à ce qu'un de ses ministres s'était levé pour prendre congé de lui, sans attendre qu'il lui en donnât la permission. Même au milieu de l'agonie de Rochefort, il remarqua un léger manquement à l'étiquette du même genre. Quand Gourgaud dit devant lui qu'en Chine le souverain est adoré comme un dieu, Napoléon observe gravement que c'est ainsi que cela doit être. A Sainte-Hélène, les gens de la petite cour qui lui restait mettaient un soin chevaleresque à observer scrupuleusement les moindres prescriptions de l'étiquette envers leur Empereur détrôné. Aucun d'eux n'entrait dans sa chambre sans y être appelé. S'ils avaient une chose importante à lui communiquer, ils sollicitaient une audience. Nul n'osait se joindre à lui pendant une promenade à moins d'y être invité. Tous restaient tête nue devant lui, jusqu'au jour où il s'aperçut que les Anglais avaient reçu l'ordre de rester couverts en lui parlant; alors il voulut que ses serviteurs en fissent autant. Aucun d'eux ne lui adressait le premier la parole si ce n'est dans le courant d'une conversation déjà engagée. Bertrand, dans une ou deux occasions, le contredit d'une façon si raide que l'Empereur en fit la remarque et lui dit qu'il n'aurait jamais osé se comporter ainsi aux Tuileries. Bertrand encourut aussi le déplaisir de l'Empereur en ne dînant pas régulièrement tous les jours à la table impériale, suivant sa charge de grand-maréchal, car sa femme désirait l'avoir à dîner quelquefois avec elle. Toutes les choses de ce genre qui sentaient le relâchement et la négligence contrariaient sérieusement Napoléon. Des bagatelles, qui lui auraient peut-être échappé à Paris, dans le grand tourbillon, le choquaient à Sainte-Hélène; elles lui rendaient sensible le changement de sa position. Il y avait aussi l'éternelle question du titre. Bertrand pouvait bien avoir parfois des défaillances dans l'observance de l'étiquette; mais il n'oublia jamais d'expédier les lettres, écrites au nom de son maître, dûment scellées et avec toutes les formes du grand-maréchal du palais de l'Empereur, quoiqu'il n'y eût pas grand-chose à Sainte-Hélène qui pût rappeler l'un ou l'autre. Le dîner de Napoléon était servi, en grande pompe, dans de la vaisselle d'or et d'argent, par ses domestiques français, vêtus de leur riche livrée vert et or. Au début, on avait donné à Napoléon, pour son service, douze marins anglais qui portaient la même livrée. Mais ils disparurent avec le Northumberland, à l'équipage duquel ils appartenaient. Lowe offrit de les remplacer par des soldats; l'Empereur déclina cette offre. Une place restait vide à côté de lui: c'était celle de l'Impératrice. Mais elle fut donnée plus d'une fois à des dames privilégiées.
Le menu comportait une grande quantité de plats. L'Empereur mangeait avec appétit et pressait quelquefois un hôte de distinction d'accepter telle ou telle friandise. Comme toujours, le repas durait peu. Aux Tuileries c'était une affaire de vingt minutes; à Sainte-Hélène on accordait cinq minutes de grâce à Bertrand pour croquer autant de bonbons qu'il en voulait. Et, dans les premiers jours de Longwood, l'Empereur, au dessert, envoyait chercher un volume, quelque tragédie française qu'il lisait tout haut.
Beaucoup trouveront ridicule cette pompe mesquine. Pour nous, nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver une sympathie mélancolique pour ces braves serviteurs, qui ne s'inquiétaient pas de savoir ce que Napoléon était à d'autres yeux, mais s'obstinaient à voir en lui leur souverain.
Et, ici, comment ne pas remarquer la singulière composition de la petite cour? Montholon, comme son biographe nous en instruit, était grand-veneur héréditaire de France sous l'ancienne monarchie, et Louis XVIII, à la première Restauration, offrit de lui rendre cette charge. Las Cases était un émigré. Gourgaud était le frère de lait du duc de Berry. Des quatre, Bertrand était le seul qui n'eût absolument aucune attache royaliste.
L'unique plaisir dans la vie du prisonnier, c'était l'arrivée des livres. Il s'enfermait avec eux dans sa hutte pendant des jours et des jours, s'y baignait, s'en régalait, en faisait une vraie débauche. De toutes façons il préférait rester dans la maison. Il haïssait tout ce qui rappelait la prison: les sentinelles, l'officier d'ordonnance, la chance de rencontrer Lowe. En restant chez lui, dit-il à Gourgaud, il conserve sa dignité; en effet, il est toujours empereur et ne saurait vivre autrement. Il tâche donc de prendre de l'exercice à l'intérieur. Lowe rapporte un jour que l'Empereur s'était fait construire un cheval de bois fait de poutres croisées. Il s'asseyait à l'une des extrémités de la poutre, tandis qu'un contrepoids très lourd était suspendu à l'autre extrémité, et il imprimait à l'appareil un mouvement de bascule. Ces remèdes ne réussissaient pas. Le manque d'exercice le rendait malade; il avait des attaques de scorbut, ses jambes enflaient, et il avait alors une sorte de satisfaction maladive à constater que ses souffrances étaient l'effet des restrictions imposées par le gouverneur. Puis, pendant la dernière année, de nouveau, il voulut vivre. Il monta quelquefois à cheval, mais sa principale occupation ce fut son jardin. Entouré d'une équipe de terrassiers chinois, on le voyait planter, creuser, remuer la terre. Un grand artiste, dit Montholon, aurait trouvé un sujet digne de son pinceau dans ce puissant conquérant, chaussé de pantoufles rouges et coiffé d'un grand chapeau de paille, la bêche en main, travaillant dès l'aube, dirigeant les efforts de ses serviteurs, pleins d'admiration, et les travaux, plus efficaces,—c'est Montholon qui en fait l'aveu,—des jardiniers chinois. Paul Delaroche fit un portrait de lui dans ce costume; il l'a représenté se reposant de son travail, le visage flasque et alourdi. Il bouleversa si énergiquement la terre, pour produire un peu d'ombre, que Lowe prit peur. Il craignait que ses sentinelles n'eussent de la peine à exercer leur surveillance. Il donna un avertissement en règle, prohibant la continuation du travail. Il s'est fait un mérite de ne pas l'avoir détruit. On ne fit guère attention à ce vain étalage d'autorité: maintenant, Lowe n'existait plus pour les hôtes de Longwood. Napoléon se donna à l'entreprise avec son ardeur ordinaire; il y consacra beaucoup de temps et d'argent; il acheta et transporta de grands arbres avec l'aide du régiment d'artillerie et de plusieurs centaines de coolies. Tout cela, pendant un temps, lui procura de la distraction et de l'exercice. Ses malheureux courtisans avaient à suivre, que cela leur plût ou non. Mais peut-être ce nouveau travail leur était-il plus agréable que l'ancien. A l'intérieur, ils avaient une rude besogne. Napoléon détestait écrire; on pourrait presque dire qu'il ne savait plus écrire. Ce qu'il traçait était illisible. On rapporte qu'au moment de son mariage il eut toutes les peines du monde à griffonner un billet pour son beau-père. Ses secrétaires se donnèrent un mal infini pour rendre ce billet présentable. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de dicter, et Dieu sait s'il dictait!
On nous assure qu'un jour, à Longwood, il dicta quatorze heures de suite, s'arrêtant de temps à autre, pendant quelques minutes, afin de relire ce qu'on venait d'écrire. La sténographie était inconnue des membres de sa maison: aussi le travail était-il des plus pénibles. Seul, Las Cases inventa, pour son usage personnel, un système de notation hiéroglyphique. Quelquefois Napoléon dictait pendant des nuits entières. On éveillait Gourgaud à quatre heures du matin pour prendre la place de Montholon, qui n'en pouvait plus. L'Empereur encourageait ses secrétaires en leur disant que le droit de propriété de ce qu'ils écrivaient serait pour eux et leur rapporterait des sommes folles. Mais cette alléchante perspective ne les empêchait pas de gémir. D'ailleurs, dans des moments de mauvaise humeur, il leur disait que, s'ils se figuraient être maîtres de leur travail, ils se trompaient lourdement. Qu'advint-il de toutes ces dictées? Nous ne savons. Une grande partie, probablement, est encore inédite, mais une portion considérable a vu le jour et il est possible que certains matériaux aient été tirés de cette masse et utilisés pour d'autres publications, par exemple pour les Lettres du Cap. Gourgaud soupçonnait l'Empereur d'être l'auteur de diverses compositions, entr'autres le Manuscrit de Sainte-Hélène, dont il n'est certainement pas responsable, et un article de la Revue d'Édimbourg, qui fut écrit par Allen, à Holland House, avec des documents fournis par le cardinal Fesch et par Louis Bonaparte. Il est probable qu'il y avait un perpétuel courant de choses dictées à Sainte-Hélène, qui allaient inspirer, en Europe, la polémique bonapartiste, et Gourgaud blâme l'Empereur de produire tant de pamphlets. Quelques-uns de ces manuscrits furent enterrés dans un coin du jardin et, selon toute vraisemblance, n'ont jamais été imprimés.
Outre le jardinage, l'équitation, la lecture et la dictée, Napoléon avait encore quelques distractions. A un certain moment, il lui prit fantaisie d'acheter des agneaux et de les apprivoiser. On jouait le polo dans l'île, mais il n'y prit aucune part. De chasse proprement dite, il n'y en avait point, sinon difficile et de pauvre qualité. Gourgaud, qui était infatigable, allait quelquefois chasser les tourterelles, tirer un faisan, une perdrix ou un sanglier. Lowe fit lâcher à Longwood quelques lapins, afin que l'Empereur pût les tirer, mais, comme il faisait toujours les choses en maladroit, et à contre-temps, il choisit le moment où Napoléon venait de planter de jeunes arbres. Les rats, suivant toute apparence, tuèrent les lapins et sauvèrent les arbres; en tout cas, les lapins disparurent. Napoléon ne se mit à chasser que dans les derniers temps, et accomplit alors des exploits à faire pleurer un sportsman. Il en avait toujours été ainsi. Autrefois, à la Malmaison, il avait un fusil dans sa chambre et tirait sur les oiseaux privés de Joséphine. Et, maintenant, pour protéger son domaine, il se mit à tirer sur les chevreaux apprivoisés de Mme Bertrand, au grand désespoir de celle-ci, ainsi que sur tous les animaux errants qui se fourvoyaient dans l'intérieur de son parc. Y trouvant aussi un taureau, il le mit à mort. Alors, il fit venir des chèvres et les tira également. Cette fusillade, il est à peine besoin de le dire, donna de l'inquiétude au gouverneur et à son collègue Montchenu, et Forsyth, le biographe, en éprouva lui-même une angoisse rétrospective. Qu'arriverait-il, demandait Lowe, si Napoléon tuait quelqu'un par mégarde? Pourrait-on le juger et le condamner pour homicide par imprudence? Ces questions leur paraissaient si troublantes qu'ils les soumirent aux légistes de la Couronne.
Au commencement, il sortait à cheval, mais la présence d'un officier anglais, toujours à ses talons, lui était intolérable, et il resta quatre ans sans monter. Pendant ce long repos, il disait plaisamment de son cheval: «C'est un chanoine, s'il en fut: il est bien nourri et il ne fait rien.» Il disait qu'il n'avait jamais eu peur à cheval, parce qu'il n'avait jamais pris de leçons. Il y a peut-être des lecteurs qui seront bien aises de savoir qu'il considérait que le plus beau et le meilleur de tous ses chevaux était, non le fameux Marengo, mais un autre appelé Mourad-Bey.
Il jouait à certains jeux, au billard mais sans s'appliquer, au reversi,—il avait appris ce jeu lorsqu'il était enfant,—enfin aux échecs. A ce dernier jeu, il était remarquablement maladroit et il fallait d'aussi bons courtisans que l'étaient ses serviteurs pour éviter de le battre: c'était, du reste, un genre de tricherie dont il s'apercevait quelquefois. A bord du Northumberland, il avait joué au vingt-et-un; mais il l'interdit lorsqu'il s'aperçut qu'on y jouait gros jeu. A tous les jeux il trichait, ouvertement et grossièrement, pour faire une farce; bien entendu, il refusait de recevoir l'argent gagné de cette façon. Il disait en riant: «Vous êtes des imbéciles! C'est comme cela que les fils de bonne famille se ruinent.»