Les conversations de Napoléon qui ont été recueillies ne répondent pas à toutes nos curiosités. Après les deux premières années du Consulat il lui arriva rarement de s'ouvrir dans une causerie. Et ceux avec lesquels il put s'épancher quelquefois—par exemple Berthier, Duroc, ou Bertrand—sont restés muets. Sans aucun doute, il pouvait parler fort bien en public; seulement, lorsqu'il parlait en public, il ne disait pas sa pensée, mais ce qu'il voulait que l'on prît pour sa pensée. A Sainte-Hélène, nous avons une quantité de dissertations de cette nature, car il avait toujours autour de lui des gens qui tenaient un journal, et il le savait. Las Cases et Montholon ne rapportent pas autre chose. Tout le long de son règne, nous avons des reproductions nombreuses de ces paroles claires, éloquentes, incisives, qu'il avait soin de prononcer en public. Villemain en donne de merveilleux échantillons, qu'il devait au témoignage de Narbonne. Ils sont trop achevés, peut-être, pour être tout à fait exacts. Parmi les innombrables mémoires publiés sur l'époque impériale il n'en est guère qui ne cherchent à nous offrir des spécimens de la conversation de Napoléon.
Mais, si nous voulons atteindre l'homme, ou, du moins, le peu qu'il nous est possible d'en connaître, c'est ailleurs qu'il faut nous adresser. A notre avis, c'est Rœderer qui rend le mieux la parole familière de Napoléon. Il nous donne des exemples du primitif style consulaire, alors que Napoléon était encore républicain dans les formes, ainsi que tout ce qui l'entourait, lorsqu'il faisait encore son apprentissage en matière de gouvernement civil, avant d'aspirer à une couronne. Ce sont des fragments de ses discours au Conseil d'État, des entretiens à la Malmaison et à Saint-Cloud; ce sont aussi de longues conversations qui datent d'une époque ultérieure, reproduites mot pour mot, avec une fidélité frappante, autant qu'on en peut juger aujourd'hui. Qu'on lise, par exemple, le compte rendu des conversations de Rœderer avec Napoléon, en janvier et février 1809, en 1811 et surtout en 1813. C'est, suivant nous, la plus vivante représentation de l'Empereur qui soit au monde. Concise, franche, quelquefois brutale, mais toujours intéressante, telle semble avoir été, en réalité, la parole de Napoléon lorsqu'il causait. Le secret de sa magique influence, c'est qu'il peut, d'un instant à l'autre, mettre en jeu toutes ses facultés en les concentrant sur un seul objet. Aussi l'éclaire-t-il, en un moment, par des réminiscences, par des comparaisons historiques, par tout ce que lui suggèrent sa finesse naturelle, sa connaissance du genre humain en général et, en particulier, des hommes avec lesquels il avait eu affaire.
Il est impossible de donner un abrégé des conversations de Napoléon à Sainte-Hélène. Elles sont semées dans une vingtaine de volumes, très inégaux en mérite comme en autorité. Il n'est pas toujours aisé de séparer l'ivraie du bon grain. Quelques-uns de ces volumes sont remplis de matière dictée par Napoléon. Ces dictées ont, certainement, un intérêt et une valeur qui leur est propre, mais enfin, ce ne sont pas, à vrai dire, des conversations. Si l'on cherche l'homme tel qu'il se révèle en causant, c'est la transcription de Gourgaud qui nous semble la plus fidèle. Montholon n'est ni aussi intelligent ni aussi digne de créance; Las Cases arrange et invente; O'Meara traduit en anglais des conversations tenues en italien. Ces conversations sont animées, intéressantes, mais elles n'inspirent pas confiance. Gourgaud nous donne, croyons-nous, un récit sincère, et, en effaçant les teintes bilieuses que la jalousie et l'ennui y répandent, une peinture vraie.
Les faits qu'il rapporte sont, sans doute, d'un haut intérêt, mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est cet air de vérité toute crue, de vérité à l'état brut, dans tout ce qu'il rapporte. Ce ne sont pas des souvenirs en grande toilette; on dirait plutôt des croquis instantanés, pris sur la manchette ou sur l'ongle du pouce. Lorsqu'il y a divergence entre lui et Las Cases, ou Montholon, nous savons très bien qui nous devons croire. Dans les grandes occasions, ils s'empressent de draper leur héros dans une toge ou dans une chlamyde; Gourgaud le prend comme il le trouve, dans son bain, dans son lit, en chapeau de paille ou en madras rouge, furieux ou bon enfant. Nous choisirons deux exemples, l'exécution de Ney et celle de Murat.
Montholon représente l'Empereur disant, le 21 février: «La mort de Ney est un crime. Le sang de Ney était sacré pour la France. Sa conduite dans la retraite de Russie n'a point d'égale. Elle aurait dû couvrir d'une sainte égide le crime de haute trahison, s'il avait été vrai que le maréchal Ney l'eût commis. Mais Ney n'a point trahi le roi, etc.» Voilà bien les sentiments que le public s'attend à voir exprimer par Napoléon, mais non pas, peut-être, le 21 février, puisqu'il n'a connu l'exécution de Ney que vers le milieu de mars.
Le langage de Gourgaud est tout différent. Il nous montre Napoléon changeant sa manière de voir sur ce point. Un jour il déclare qu'ils ont «assassiné» Ney; un autre jour, que le maréchal n'a eu que ce qu'il méritait. «On ne doit jamais manquer à sa parole et je méprise les traîtres.... Ney s'est déshonoré. Je le regrette comme un homme précieux sur un champ de bataille; mais il était trop immoral et trop bête pour réussir.» Il va jusqu'à dire qu'il n'aurait jamais dû lui donner le bâton de maréchal, qu'il aurait dû le laisser à la tête d'une division, car, comme l'avait dit Caffarelli, Ney avait tout juste le courage et l'honnêteté d'un hussard. En 1814, il avait agi comme un véritable traître. Il s'était conduit en coquin, suivant son habitude. Opposez à ce mot les remords exprimés par la duchesse d'Angoulême, lorsqu'elle lut le livre de Ségur: «Si nous avions su, en 1815, tout ce que le maréchal avait fait pendant la campagne de Russie, il n'aurait pas été exécuté!» Placez aussi en regard les paroles de Napoléon lui-même en Russie: «Quel homme! Quel soldat! Ney est perdu! J'ai trois cents millions dans les caves des Tuileries: je les donnerais pour le ravoir!» De ce cruel changement nous pouvons conclure que Napoléon n'a jamais oublié ni pardonné sa terrible entrevue avec Ney du mois d'avril 1814 à Fontainebleau, ni la fanfaronnade du maréchal, en 1815, lorsqu'il s'était vanté de ramener l'Empereur dans une cage. Ce n'est qu'au dernier moment, la veille de Ligny, qu'il l'appela à l'armée. En somme, les deux héros étaient devenus l'un pour l'autre des ennemis.
Arrive la nouvelle de la mort de Murat. Comme dans le discours de Napoléon à Montholon, au sujet de la mort de Ney, il y a une singulière particularité à propos de cet événement, qui est annoncé «pour la première fois» à l'Empereur par trois personnes différentes. Las Cases lui donne lecture de la nouvelle. «A ces mots inattendus, l'Empereur, m'interrompant du bras, s'est écrié: «Les Calabrais ont été plus humains, plus généreux, que ceux qui m'ont envoyé ici.» Ce fut tout. Après quelques moments de silence, voyant qu'il ne disait plus rien, je continuai.» C'est là, sans doute, la version officielle, car elle est reproduite dans les Lettres du Cap.
O'Meara apporta aussi la «première nouvelle». «Il l'apprit avec calme et demanda aussitôt si Murat avait péri sur le champ de bataille. D'abord, j'hésitais à lui dire que son beau-frère avait été exécuté comme un criminel. Il répéta sa question et je dus alors lui apprendre comment Murat avait été mis à mort. Il m'écouta sans changer de visage.» Gourgaud, à son tour, apporte la «première nouvelle». «J'annonce la fatale nouvelle à Sa Majesté, qui conserve la même physionomie et me dit qu'il faut que Murat ait été fou pour risquer une pareille aventure. J'assure que cela me fait une vive peine de voir périr, de la main de telles gens, un homme aussi brave que Murat, qui avait si souvent défié la mort. L'Empereur s'écrie que c'est affreux. J'objecte que Ferdinand n'aurait pas dû le faire mourir ainsi. «Voilà comme vous êtes, jeunes gens, mais on ne badine pas avec un trône. Pouvait-on le considérer comme un général français? Il ne l'était plus. Comme roi? Mais on ne l'a jamais reconnu comme tel. Il l'a fait fusiller comme il a fait pendre tant de gens.» Mais Gourgaud l'observe pendant qu'on lui donne lecture des journaux et remarque qu'il souffre.
Nous ne pouvons dire lequel des trois chroniqueurs fut réellement le premier à donner la nouvelle à Napoléon. Mais nous sentons qu'il y a de la vie et de la vérité dans le récit de Gourgaud. Longtemps après, Napoléon lui dit: «Murat n'a eu que ce qu'il méritait. Tout cela est ma faute. J'aurais dû le laisser maréchal et ne pas le faire duc de Berg, et encore moins roi de Naples.»
On comprend maintenant pourquoi, dans les quelques échantillons que nous allons offrir des propos de Napoléon à Sainte-Hélène, nous nous attacherons surtout à suivre les notes prises par Gourgaud. Du reste, Napoléon se répétait sans cesse: aussi avons-nous des versions confirmatives de beaucoup de ses mots, dans toutes les chroniques de l'exil.