La religion est un des sujets les plus importants que l'on discute à Sainte-Hélène. L'un des livres que Napoléon lisait tout haut le plus volontiers, c'était la Bible. Cette lecture n'était pas toujours inspirée par les motifs les plus élevés. Car, certain jour, on le voit feuilleter le Livre de Samuel et le Livre des Rois afin de chercher quel témoignage on y trouve en faveur de la monarchie légitime. Mais il est d'autres occasions où il lit la Bible à un autre point de vue. On nous dit qu'il était grand admirateur de saint Paul. A cette heure sombre de sa vie, ses pensées se tournaient souvent vers les questions de foi, mais non pas toujours de façon à nous édifier. Nous avons tous lu certaines anecdotes qui le représentent montrant du doigt le firmament et professant un vague déisme. Newman, lui aussi, dans un beau passage, a donné, d'après la tradition, le jugement final porté par Napoléon, à Sainte-Hélène, sur le christianisme. Il y est censé comparer la vaine gloire de César et d'Alexandre avec la force vivante du Christ. Il conclut en disant: «Peut-il être moins qu'un être divin?» Mais le langage du véritable Napoléon était fort différent. Gourgaud parle des astres et du Créateur dans le sens qu'on prête Napoléon, mais l'Empereur lui donne sur les doigts. En deux mots, sa tendance paraît être vers la religion musulmane. Il reproche au christianisme de n'être pas assez ancien. Si cette doctrine avait existé, dit-il, depuis le commencement du monde, il pourrait y croire; mais il n'en est rien. Et le christianisme, n'aurait pas duré jusqu'à présent sans le crucifiement et la couronne d'épines, car le genre humain est ainsi fait. Pour lui, il ne peut pas accepter une forme de religion qui damne Platon, Socrate, et il a la politesse d'ajouter, tous les Anglais. En tout cas, pourquoi des châtiments éternels? Il avoue, d'ailleurs, qu'il a été très troublé par l'argument des cheikhs égyptiens, qui prétendaient que, quand on adore trois dieux, on est, de toute nécessité, un païen.

Le mahométisme, d'autre part, est plus simple et,—il ajoute cette remarque caractéristique,—il est supérieur au christianisme «parce qu'il a conquis la moitié du globe en dix ans, tandis qu'il en a fallu trois cents au christianisme pour s'établir». Une autre fois, il déclare que la religion musulmane est la plus belle de toutes. Une fois même, il va jusqu'à dire «nous autres Mahométans». S'il préfère le mahométisme au christianisme, il met le catholicisme au-dessus de l'anglicanisme, ou, du moins, le rite romain au-dessus du rite anglican. La raison qu'il donne de ses préférences, c'est que, dans la religion romaine, le peuple ne comprend pas «ce qu'il chante à vêpres.... il ne faut pas chercher à éclaircir ces matières-là». Pourtant, il est d'avis que les prêtres devraient se marier, tout en ajoutant qu'il hésiterait à se confesser à un prêtre marié, parce qu'il irait tout redire à sa femme. Il déclare que lui-même, «étant oint», peut recevoir une confession. Il n'aime pas la hiérarchie romaine autant que le rite. Il est opposé à la papauté. La Grande-Bretagne et le nord de l'Europe, dit-il, ont agi sagement en s'émancipant de ce joug. En effet, il est ridicule que le chef de l'État ne soit pas, en même temps, le chef de la religion. Pour cette raison, il regrette que François Ier n'ait pas, comme il fut bien près de le faire, consommé sa propre émancipation et celle de son peuple, en adhérant à la Réforme. Lui-même, autrefois, lorsqu'il était las de sa lutte désastreuse contre la papauté, avait regretté de ne pas s'être fait protestant, au lieu de signer le Concordat. La nation l'aurait suivi et aurait été ainsi délivrée du joug de Rome.

A mesure qu'il avance il devient plus hostile au christianisme. Sa pensée éclate enfin: «Quant à moi, mon opinion est faite. Je ne crois pas que Jésus (en tant qu'être divin?) ait jamais existé. Il aura été pendu comme beaucoup de fanatiques qui voulaient faire le prophète, le Messie. Tous les ans, il y en avait.» Du nouveau Testament il remonte à l'ancien: «Moïse était un habile homme; les Juifs sont un vilain peuple, poltron et cruel.» Il conclut en retournant à la Bible, avec une carte, et il annonce qu'il écrira les campagnes de Moïse. Il a si peu de foi dans le Sauveur qu'il répète, comme une chose surprenante, que le pape Pie VII croyait, mais là, réellement en Jésus-Christ.

En ce qui concerne l'humanité, il se proclame matérialiste. Quelquefois, il pense que l'homme est né à une certaine température de l'atmosphère; d'autres jours, il le voit fait d'argile, comme «Hérodote raconte que, de son temps, le limon du Nil se changeait en rats». Cette argile a été échauffée par le soleil et l'homme a été produit par une combinaison de fluides électriques: «On dira tout ce que l'on voudra, mais tout n'est que matière plus ou moins organisée. Quand, à la chasse, je faisais ouvrir des cerfs devant moi, je voyais que c'était la même chose que l'intérieur de l'homme. Celui-ci est un être plus parfait que les chiens ou les arbres et vivant mieux... La plante est le premier anneau de la chaîne dont l'homme est le dernier. Je sais bien que c'est contraire à la religion, mais voilà mon opinion: nous ne sommes tous que matière.» Il disait encore: «Qu'est-ce que l'électricité, le galvanisme, le magnétisme? C'est là que gît le grand secret de la nature. Le galvanisme travaille en silence. Je crois, moi, que l'homme est le produit de ces fluides et de l'atmosphère, que le cerveau pompe ces fluides et donne la vie, que l'âme est composée de ces fluides et que, après la mort, ils retournent dans l'éther, d'où ils sont pompés par d'autres cerveaux.»

Et encore: «Mon cher Gourgaud, quand nous sommes morts, nous sommes bien morts. Qu'est-ce que c'est qu'une âme? Quand on dort ou quand on est fou, où est l'âme?» Un autre jour, il s'écrie: «Si j'avais à avoir une religion, j'adorerais le soleil, car c'est lui qui féconde tout, c'est le vrai Dieu de la terre.»

Les éditeurs du Journal pensent que Napoléon parlait ainsi pour taquiner Gourgaud qui était un croyant plus ou moins orthodoxe. Quant à nous, nous pensons qu'il raisonnait souvent de cette façon pour faire ressortir dans toute sa force la théorie orthodoxe. Mais, souvent aussi, il pensait tout haut dans l'amertume de son cœur,—par exemple, lorsqu'il dit qu'il ne peut croire à un Dieu vengeur et rémunérateur, car «les honnêtes gens sont toujours malheureux, et les coquins heureux»: «Vous verrez qu'un Talleyrand mourra dans son lit.»

Bertrand s'imagine, dit Gourgaud, que l'Empereur «a de la religion», et nous sommes persuadé que Napoléon était plus religieux que ces conversations ne le feraient croire. Seulement, il avait à revenir de loin. Il était le fils de cette Révolution qui avait abjuré la religion. Et, pourtant, il avait trouvé en lui la force nécessaire pour accomplir l'acte le plus courageux de sa vie, lorsqu'il restaura l'Église de France, conclut le Concordat, et obligea ses compagnons d'armes, malgré leurs ricanements, à le suivre à la messe.

Quels qu'aient pu être ses motifs, ils doivent avoir été puissants pour le faire rompre avec toutes les traditions de son âge viril. Car la foi et les pratiques religieuses, qui subsistaient encore, timides et à l'état latent, dans la population civile de la France, avaient entièrement disparu de ses armées. «Les soldats français, dit Lavalette en parlant de l'armée d'Égypte, étaient alors émancipés de toute idée religieuse.»

Le même auteur raconte une curieuse anecdote, à propos d'un officier français avec lequel il se trouvait sur un navire qui fut bien près de faire naufrage. L'officier récite le Pater d'un bout à l'autre. Quand le danger est passé, il a honte de lui-même et s'excuse en disant: «J'ai trente-huit ans et je n'avais jamais prié depuis que j'en avais six. Je ne puis comprendre comment cela m'est revenu en tête juste à ce moment-là. Car je déclare que, maintenant, il me serait impossible de m'en rappeler un seul mot.» Cette hostilité contre la religion semble avoir continué, en dépit du Concordat, jusqu'à la fin du règne de Napoléon; en effet, si nous en croyons Lavalette, lorsque la messe fut célébrée, en présence de l'Empereur, à la grande cérémonie du Champ de Mai, pendant les Cent Jours, tous les assistants tournèrent le dos à l'autel.

Sa vie dans les camps, ses liaisons avec des révolutionnaires, son conflit avec la Papauté, tout cela tint Napoléon éloigné de la foi dans laquelle il était né. Talleyrand dit à Henry Greville[11] que Louis XVIII, en arrivant à Paris, fut surpris de voir que la bibliothèque placée dans la pièce qui précédait le cabinet de l'Empereur était composée presque exclusivement d'ouvrages de théologie, dont il faisait sa lecture favorite. Greville demanda à Talleyrand s'il pensait que Napoléon fût un croyant. «Je suis porté à croire qu'il était croyant, dit Talleyrand, mais il avait le goût de ces sujets.» Le seul commentaire que nous ferons à ce propos est que la foi religieuse de Napoléon valait au moins celle de son successeur au trône, et celle du prince de Bénévent.