Naturellement, ce qu'il aime le mieux, c'est causer de ses batailles. Il n'en compte pas moins de soixante et il en parle avec une absolue sincerité. «La guerre est un singulier art. Je vous assure que j'ai livré soixante batailles: eh! bien, je n'ai rien appris que je ne susse dès la première. Voyez César: il se bat la première fois comme la dernière.»

Il revendique toute la responsabilité de la campagne de Russie. «J'étais le maître et c'est à moi qu'incombe toute la faute (on remarquera qu'il ne consent point à faire le même aveu en ce qui touche Waterloo). A Dresde, quand j'ai su que la Suède et la Turquie ne se déclaraient pas pour moi, j'aurais dû ne pas m'y engager.... Il est vrai que, malgré cela, vainqueur à Moscou, j'avais réussi.... Mon grand tort est d'être resté aussi longtemps dans cette ville. Sans cela mon entreprise était couronnée de succès. J'aurais dû y rester quinze jours seulement. J'aurais dû, après mon entrée à Moscou, détruire les débris de Kutusof; j'aurais dû passer à Malo-Jaroslavetz et marcher sur Toula et Kalouga, proposer aux Russes de me retirer sans rien détruire.» Il répète constamment: «C'est mon mariage avec l'archiduchesse qui a été cause que j'ai fait la guerre à la Russie.» En effet, il s'était, alors, cru certain de l'appui de l'Autriche. «La Prusse, ajoute-t-il, voulait aussi s'agrandir.» Il se croyait donc «bien sûr de ces deux puissances», quoiqu'il n'eût pas d'autres alliés. «Je me suis trop pressé, j'aurais dû rester une année sur le Niemen et en Prusse, puis manger la Prusse.» Il est curieux d'observer à quel point il hait la Prusse: c'est chez lui comme un pressentiment.

«Là où j'ai eu le plus grand tort, c'est à Tilsit. Je pouvais ôter le roi de Prusse du trône, j'ai hésité un instant. Je suis sûr qu'Alexandre ne s'y serait pas opposé, pourvu que je ne m'emparasse pas du royaume de Prusse. Un petit Hohenzollern, qui figurait à l'état-major de Berthier, me demanda de l'asseoir sur ce trône. Je l'y aurais bien mis, s'il fût descendu de Frédéric[13]. Mais la branche était depuis trois cents ans séparée de son aînée et je crus aux protestations que me prodigua le roi de Prusse.»

Il avoue qu'il commit une fatale erreur, après la retraite de Russie, en ne rendant pas l'Espagne à Ferdinand. De cette façon il serait rentré en possession de cent quatre-vingt mille bons soldats. Le commencement de l'équipée espagnole, comme il le reconnaît, fut lorsqu'il se dit, en voyant les querelles des Bourbons d'Espagne: «Chassons-les et il n'y aura plus de Bourbons sur le trône.» Apparemment, il comptait pour rien les Bourbons de Naples.

Pourtant, à son avis, c'est à l'Autriche qu'il doit sa chute. «Sans Essling, d'abord, j'aurais démoli la monarchie autrichienne, mais Essling me coûta cher et je renonçai à ce plan.... L'Autriche est la vraie ennemie de la France.» Aussi regrette-t-il de l'avoir épargnée. Il avait eu l'idée, un moment, de provoquer là-bas une révolution. Dans une autre occasion il avait songé à la découper en trois royaumes: Autriche, Hongrie et Bohême.

Quelle fut, selon lui, sa plus brillante victoire? Austerlitz? Il répond: «Peut-être.» Mais il incline pour Borodino. C'était superbe! C'était une bataille si loin du sol national! «A Austerlitz, l'armée était la plus solide que j'aie jamais eue sous mes ordres.... Depuis ce temps-là mes armées ont été toujours baissant en qualité.» L'armée, à Wagram, était la plus nombreuse qu'il eût commandée. Il revient toujours avec fierté sur sa tactique d'Eckmühl. «Cette superbe manœuvre est la plus belle que j'aie jamais faite. Avec cinquante mille hommes, j'en ai battu cent vingt mille.» S'il avait dormi la nuit précédente, il n'aurait jamais pu gagner cette victoire-là. «J'ai éveillé Lannes en lui donnant des coups de pied, tant il était endormi.» Un général en chef ne doit jamais dormir: la nuit est son temps de travail. C'est pourquoi il se servait d'une voiture pour éviter une fatigue inutile pendant la journée. Joseph a perdu la bataille de Vitoria parce qu'il avait envie de dormir.

«Un grand général n'est pas chose ordinaire. De tous les généraux de la Révolution, je ne connais que Desaix et Hoche qui eussent pu aller loin. La campagne de Dumouriez en Champagne était extrêmement belle et hardie. C'était le seul homme sorti des rangs de la vieille noblesse.» Napoléon fait une observation bizarre, à propos de Kléber: «Il avait les défauts et les qualités des hommes de haute taille.» Il dit de Turenne: «C'est le plus grand général français. Contre l'ordinaire, il a pris de l'audace en vieillissant.... Il agit absolument comme j'aurais fait à sa place.... C'est un homme qui, s'il était venu près de moi, à Wagram, aurait, de suite, tout compris; Condé aussi, mais non César, Annibal. Si j'avais eu un homme comme Turenne pour me seconder dans mes campagnes, j'aurais été le maître du monde, mais je n'avais personne. Là où je n'étais pas moi-même, mes lieutenants étaient battus.... Condé était le général de la nature, Turenne le général de l'expérience. Je le considère bien plus que Frédéric de Prusse. A la place de celui-ci, il aurait fait beaucoup plus; il n'aurait pas commis les fautes du roi. Frédéric, tout grand homme qu'il était, n'entendait pas bien l'artillerie.»

«Dans les batailles que j'ai gagnées, je me compte pour moitié, et c'est même beaucoup d'attacher le nom du général à une victoire, car c'est l'armée, après tout, qui la gagne.» Pourtant, il fait grand cas des officiers. «Une armée parfaite, dit-il dans une autre occasion, serait celle où chaque officier saurait ce qu'il doit faire suivant les circonstances; la meilleure armée est celle qui se rapproche le plus de cet idéal.»

Dans ses jugements sur les généraux, ses adversaires, tant que dura la période active, il se montra réservé. Un de ses compagnons d'alors, très digne de foi, rapporte que Napoléon considérait Alvinzy comme le meilleur général qui lui eût été opposé en Italie; c'est pourquoi il ne mentionnait jamais son nom dans ses bulletins, tandis qu'il louait fréquemment Beaulieu, Wurmser, ou l'archiduc Charles, dont il n'avait pas peur. Il est probable que, plus tard, il prit une plus haute opinion de l'archiduc. Il refusa, comme nous l'avons vu, de confier à Warden son opinion sur le duc de Wellington. A Sainte-Hélène il ne pouvait guère le juger avec impartialité; mais, étant sur le trône, il avait associé le nom de Wellington au sien d'une façon assez singulière. C'était parce que Wellington avait dévasté le pays en se retirant sur Lisbonne. «Il n'y a que Wellington et moi pour faire ces choses-là.» Et il ajoute, avec quelque cruauté, qu'il regarde le saccage du Palatinat comme la plus grande action de Louvois.

Il regrettait l'île d'Elbe. «Il y a aujourd'hui un an, disait-il tristement, j'étais à l'île d'Elbe.... A l'île d'Elbe, avec de l'argent, ayant une grande réception, vivant au milieu des savants de l'Europe, dont j'aurais formé le centre, j'aurais été très heureux. J'aurais fait bâtir un palais pour loger les personnes qui seraient venues me visiter.» Il aurait aussi enrichi l'île en ouvrant au commerce ses petits ports. Lucien, qui semble n'avoir jamais bien compris son frère, voulait avoir le minerai de l'île pour rien.