Mais Bertrand avoua à Gourgaud que Sainte-Hélène valait mieux que l'île d'Elbe, que, du moins, ils étaient plus malheureux à l'île d'Elbe. C'était une chose terrible de quitter le plus beau trône du monde pour une petite île où l'on n'était même pas sûr d'être bien reçu, et, pendant quatre mois, le découragement fut profond. Ici, la grandeur de la chute était moins sensible, ils s'y étaient accoutumés. Napoléon, sur ce point, exprime des opinions contradictoires. Quelquefois il regrette l'île d'Elbe, souvent il maudit Sainte-Hélène, mais un beau jour il se met à en faire l'éloge, du moins en tant que résidence pour sa suite: «Nous sommes très heureux, ici, nous pouvons monter à cheval, nous avons une bonne table, nous pouvons nous en aller quand il nous plaît, nous sommes bien reçus partout et couverts de gloire.» Tel est le discours rapporté par le malheureux Gourgaud, à qui il s'adressait.
En parlant de l'île d'Elbe l'Empereur donne un curieux détail. Lorsqu'il quitta Fontainebleau, en 1814, il n'avait pas grand espoir de retour. La première circonstance qui lui rendit quelque espérance fut lorsqu'il apprit qu'au banquet de l'Hôtel de Ville on n'avait invité que des femmes nobles.
Un de ses sujets favoris,—et la façon dont il le traite révèle le tour pratique de son esprit,—c'est le budget des dépenses domestiques. Il discute sans cesse là-dessus. Quelquefois c'est le budget d'un homme qui a deux cent mille francs de rentes. C'est d'un Français, bien entendu, qu'il s'agit, car un Hollandais, dit-il d'un ton laudatif, sur un revenu comme celui-là, ne dépenserait que trente mille francs. Un autre jour, il établit la dépense d'un homme qui a cinq cent mille francs à dépenser par an. C'est la fortune qu'il préférerait lui-même: vivre à la campagne avec cinq ou six cent mille francs de revenu et une petite maison à Paris, dans le genre de celle qu'il avait rue Chantereine. Mais il assure ses compagnons qu'il «vivrait très bien en France pour douze francs par jour. Dîner à trente sous; fréquenter les cabinets littéraires, les bibliothèques, aller au parterre au spectacle; un louis par mois pour une chambre». Tout à coup il se rappelle qu'il lui faudrait un domestique, car il ne sait pas s'habiller lui-même. Il élève donc son chiffre et dit «qu'avec un louis par jour on doit être heureux. Il ne s'agit que de savoir borner ses désirs. Je m'amuserais beaucoup en fréquentant des personnes de ma fortune». L'effet le plus comique de cette manie ou, si l'on veut, de ce jeu du budget, c'est quand il relit Clarisse Harlowe. Il ne peut finir la lecture de ce roman et, cependant, il se souvient qu'à l'âge de dix-huit ans il l'avait dévoré. Mais il se préoccupe sérieusement des dépenses personnelles de Lovelace. «Il n'a que deux mille livres sterling de rentes. J'ai fait tout de suite son budget.»
Toujours avec cet esprit du détail pratique, un jour qu'il attend pendant quelques instants dans le salon de Montholon, il évalue rapidement le mobilier, article par article, et l'estime «trente napoléons, au plus».
CHAPITRE XIV
SUPRÊMES REGRETS
Il semble que les regrets de Napoléon, dans sa solitude, se concentrent principalement sur ces trois points: n'avoir pas pu mourir à quelque grand moment de sa carrière; avoir quitté l'Egypte et renoncé à ses projets sur l'Orient; enfin, cela va sans dire, Waterloo. Sur le premier point il discute avec sa suite quel eût été le vrai moment. «Pour l'histoire, j'aurais dû mourir à Moscou, à Dresde ou à Waterloo.» Il dit encore: «C'est après l'entrée à Moscou que j'aurais dû mourir,» ou: «J'aurais dû mourir à la Moskowa.» Gourgaud hésite entre Moscou et Waterloo; il ne penche pour la dernière date que parce qu'elle embrasse le retour de l'île d'Elbe. Las Cases se récrie contre Moscou, qui supprimerait tant de choses.
En une autre circonstance, Napoléon incline encore pour Moscou. «Si un boulet de canon du Kremlin m'avait tué, j'aurais été aussi grand qu'eux (Alexandre, César, etc.) parce que mes institutions, ma dynastie, se seraient maintenues en France, au lieu qu'à présent je ne serai presque rien, à moins que mon fils ne parvienne à remonter sur mon trône.» Il dit encore un autre jour: «Si j'étais mort à Moscou, j'aurais laissé derrière moi la réputation d'un conquérant sans analogue dans l'histoire. C'est là qu'un boulet aurait dû finir ma vie.»
Ailleurs: «Mourir à Borodino, c'eût été mourir comme Alexandre. Être tué à Waterloo, c'eût encore été bien finir. Peut-être Dresde eût-il mieux valu... mais, non, mieux valait Waterloo. L'amour du peuple, ses regrets....»