Le plus beau moment de sa vie, à son jugement, c'était son séjour à Dresde en 1812, alors que tous les souverains de l'Europe, excepté le sultan, l'empereur de Russie et le roi d'Angleterre, étaient à ses pieds. Et le plus heureux moment de sa vie? A O'Meara, il dit: la marche de Cannes à Paris. Un autre jour, il dit à ses compagnons de deviner. «Il demande à quelle époque nous croyons qu'il a été le plus heureux. Gourgaud: Lors du mariage.—Mme de Montholon: Premier consul.—Bertrand: Naissance du roi de Rome.» Napoléon répond: «Oui, j'ai été heureux premier Consul, au mariage, à la venue du roi de Rome..., mais alors je n'étais pas assez d'aplomb. Peut-être que c'est à Tilsit. Je venais d'éprouver des vicissitudes, des soucis, à Eylau, entre autres, et je me trouvais victorieux, dictant des lois, ayant des empereurs et des rois pour me faire la cour. Peut-être ai-je réellement plus joui après mes victoires en Italie. Quel enthousiasme! que de cris de: Vive le libérateur de l'Italie! A vingt-cinq ans! Dès lors, j'ai prévu ce que je pourrais devenir. Je voyais le monde fuir sous moi comme si j'étais emporté dans les airs.»
En second lieu, il regrette d'avoir quitté l'Égypte, d'avoir renoncé à la carrière que l'Asie ouvrait devant lui. Il eût mieux aimé être empereur d'Orient qu'empereur d'Occident, car, dans le premier cas, il serait encore sur le trône. C'est vers l'Orient que se tournaient ses derniers comme ses premiers rêves. Il dit, en voyant l'île de Sainte-Hélène: «Ce n'est pas un joli séjour. J'aurais mieux fait de rester en Égypte. Je serais, à présent, empereur de tout l'Orient...» Un tel empire, disait-il, lui aurait convenu. Car le désert avait toujours eu pour lui un attrait particulier et son nom, Napoléon, veut dire, à l'en croire, «lion du désert». «L'Arabie attend un homme. Avec les Français en réserve et les Arabes comme auxiliaires, j'aurais été le maître de l'Orient. Je me serais emparé de la Judée.... Si j'avais pris Acre, je serais allé aux Indes. Mon intention aurait été, à Alep, de prendre le turban, et je me serais trouvé à la tête d'une bonne armée et de deux cent mille auxiliaires. L'Orient n'attend qu'un homme.» A une autre occasion, il répète la même idée dans des termes presque identiques. «Si j'avais pu avoir les Mameloucks pour alliés, j'aurais été le maître de l'Orient. L'Arabie attend un homme.»
Ce n'est pas, cependant, à cause de l'Arabie et de la Judée que Napoléon regrettait l'Égypte. Il nous révèle son but secret en une phrase brève: «La France, maîtresse de l'Égypte, le serait des Indes; qui est maître de l'Égypte l'est de l'Inde.» Il répète: «Une fois les Français en possession de l'Égypte, adieu l'Inde pour les Anglais. C'était un des projets que j'avais en vue.» Il voulait construire deux canaux: l'un de la mer Rouge au Nil, aboutissant au Caire, l'autre de la mer Rouge à la Méditerranée. Il aurait étendu la domination de l'Égypte vers le sud; il aurait enrôlé les nègres du Sennaar et du Darfour. Avec soixante ou soixante-dix mille gens du pays et trente mille Français d'élite, il aurait marché, en trois colonnes, vers l'Euphrate. Là, il aurait fait une grande halte; puis, il aurait repris sa marche sur l'Inde. «Une fois arrivé dans l'Inde, continue-t-il, je me serais allié avec les Mahrattes,» et il espérait attirer à lui les Cipayes. L'Angleterre avait grand'peur de ce projet. «Gorgotto, j'ai lu trois volumes sur les Indes. Quels coquins que ces Anglais! Si j'avais pu, d'Égypte, passer avec un noyau de troupes aux Indes, je les en aurais chassés... mais ils verront plus tard ce qui leur arrivera des Russes. Ceux-ci n'ont pas beaucoup de chemin à faire pour arriver aux Indes: ils sont déjà en Perse....» Alors revient sa constante préoccupation: «La Russie est le pouvoir qui marche le plus sûrement et à plus grands pas vers la domination universelle, maintenant qu'il n'y a plus de France et que tout équilibre est rompu.»
Il avait été, en fait, empereur d'Occident, et Montholon dit à Gourgaud que, d'après ses instructions comme ambassadeur, il était convaincu que Napoléon avait eu l'intention de se faire couronner sous ce titre-là. On avait influencé la confédération du Rhin dans ce sens et on dit qu'à Erfurt la question aurait été définitivement réglée si Alexandre n'avait demandé Constantinople comme compensation. A Sainte-Hélène, cependant, ce n'est pas là ce qu'il regrette, c'est l'empire d'Orient. Et cela, pour deux raisons: maître de l'Orient, il aurait porté un grand coup aux Anglais et il aurait rivalisé avec Alexandre le Grand. Car, remarquons-le ici, Alexandre est son héros, son modèle. «Ce que j'aime dans Alexandre le Grand, ce ne sont pas ses campagnes, que nous ne pouvons concevoir, mais ses moyens politiques. Il laisse, à trente-trois ans, un immense empire, bien établi, que ses généraux se partagent. Il avait eu l'art de se faire aimer des peuples vaincus.... C'est d'une grande politique de sa part que d'avoir été à Ammon. Il conquit ainsi l'Égypte. Si j'étais resté en Orient, j'aurais probablement fondé un empire comme Alexandre, en me rendant en pèlerinage à la Mecque.» Au moment même où il quitte la France sur le Bellérophon, il dit au capitaine Maitland: «Sans vous autres Anglais, j'aurais été empereur d'Orient; mais, partout où il y a assez d'eau pour faire flotter un bateau, nous sommes sûrs de vous trouver sur notre chemin.»
Son admiration pour Alexandre le Grand, sa passion pour l'Orient et ses visées sur l'Inde ne l'abandonnèrent jamais, jusqu'au moment où il eut perdu son empire dans les plaines de la Russie et de l'Allemagne. Peu de temps avant de passer le Niemen, il s'interrompit au milieu d'une conversation avec Narbonne, avec un éclair dans les yeux: «Après tout, mon cher, dit-il, comme dans l'exaltation d'un rêve, cette longue route est la route de l'Inde. Alexandre était parti d'aussi loin que Moscou pour atteindre le Gange. Je me le suis dit depuis Saint-Jean-d'Acre. Sans le corsaire anglais et l'émigré français qui dirigèrent le feu des Turcs, et qui, joints à la peste, me firent abandonner le siège, j'aurais achevé de conquérir une moitié de l'Asie, et j'aurais pris l'Europe à revers, pour revenir chercher les trônes de France et d'Italie. Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de l'Europe qu'il me faut reprendre à revers l'Asie pour y atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du général Gardanne et celle de Jaubert en Perse; rien de considérable n'en est apparu; mais j'ai la carte et l'état des populations à traverser pour aller d'Érivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans l'Inde. C'est une campagne peut-être moins rude que celle qui nous attend sous trois mois.... Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar réconcilié, ou mort de quelque complot de palais, peut-être un trône nouveau et dépendant; et dites-moi si, pour une grande armée de Français et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas accès possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une épée française pour faire tomber, dans toute l'Inde, cet échafaudage de grandeur mercantile. Ce serait l'expédition gigantesque, j'en conviens, mais exécutable du dix-neuvième siècle.» Après avoir lu ces lignes, se trouvera-t-il quelqu'un pour soutenir que le pouvoir absolu n'eût exercé son ordinaire effet et que Napoléon, en 1812, eût conservé l'équilibre et l'intégrité de son jugement?
Le troisième grand sujet de regret est, tout naturellement, Waterloo. Il nous semble quelquefois l'entendre grincer des dents lorsqu'il y songe: «Ah! si c'était à recommencer!» s'écrie-t-il. L'Empereur ne conçoit pas comment il a pu perdre la bataille de Waterloo.... Peut-être la pluie du 17 juin.... S'il avait eu Suchet à la tête de l'armée de Grouchy.... S'il avait eu Andréossy à la place de Soult.... Si la Garde avait été commandée par Lannes ou Bessières.... S'il avait donné la Garde à Lobau.... Si Murat avait été à la tête de la cavalerie.... Si Clauzel ou Lamarque avait été ministre de la guerre.... Alors, tout aurait pu tourner autrement. «Peut-être aurais-je dû attendre quinze jours. J'aurais eu 12000 hommes de plus, tirés de la Vendée. Mais qui aurait pu deviner que ce pays serait aussi vite pacifié? Peut-être ai-je mal fait d'attaquer. La question est de savoir si je n'aurais pas mieux fait de concentrer toutes les troupes sous la capitale au lieu d'aller chercher l'ennemi. Peut-être que les Alliés ne m'auraient pas fait la guerre. Remarquez que toutes leurs proclamations sont datées d'après Waterloo.» Il n'aurait pas dû, pense-t-il, employer Ney ou Vandamme. Plus d'une fois, il dit qu'il a perdu la bataille par la faute d'un officier qui donna à Guyot l'ordre de charger avec les grenadiers à cheval. Car, s'ils avaient été tenus en réserve, ils auraient sauvé la journée. Mais Montholon déclare qu'il est impossible de douter que cet ordre ne soit venu de l'Empereur lui-même. Il n'avait pas pu voir la bataille comme il fallait. Et puis, les hommes de 1815 n'étaient pas les hommes de 1792. Les généraux étaient devenus timides. Il est trop porté à blâmer ses généraux, tels que Ney ou Vandamme. Gourgaud le prie d'être moins sévère. Il répond: «On doit dire la vérité.» Il ne craint pas de déclarer que toute la gloire de la journée revient au prince d'Orange. Sans lui, l'armée anglaise aurait été annihilée et Blücher était rejeté au delà du Rhin. C'est là un exemple des exagérations auxquelles il se laisse aller. Il s'épuise à découvrir des raisons à sa défaite, mais il finit par apercevoir que le résultat pourrait bien être dû, dans une certaine mesure, au caractère de l'ennemi. Il fait l'aveu suivant: «C'était surtout par leur bonne discipline que les Anglais triomphaient.» Puis, il s'égare encore dans d'autres considérations. Et voici ce qu'on peut regarder comme sa conclusion: «C'est la fatalité, car, malgré tout, je devais gagner cette bataille. Pauvre France! Être battue par ces coquins-là! Il est vrai qu'il y a déjà eu Crécy et Azincourt.» C'est une pensée qui, comme on l'a vu, était depuis longtemps présente à son esprit.
Qu'aurait-il dû faire après Waterloo? Il n'y a qu'un point sur lequel il ait une idée parfaitement nette et qui ne varie jamais: c'est qu'il aurait dû faire pendre ou fusiller Fouché sur l'heure. «J'avais déjà composé la commission militaire. C'était celle du duc d'Enghien: tous gens qui risquaient....» Sa Majesté fait un signe expressif avec sa cravate.
A part cela tout est ténèbres. Quelquefois, il pense qu'il aurait dû fusiller Soult, mais on ne voit pas à quel moment, ni pourquoi. A d'autres instants, il dit: «J'aurais fait couper la tête à Lanjuinais, à Lafayette, à une douzaine d'autres.» Certains jours il allait jusqu'à la centaine. Gourgaud et lui discutèrent souvent cette intéressante question. Napoléon fait allusion à un plan qui eût consisté dans les mesures suivantes: «Réunir aux Tuileries le Conseil d'État, les cinq à six mille hommes de la garde impériale qui étaient à Paris, la partie de la garde nationale qui était bonne et les fédérés, haranguer tout ce monde; puis, de là, se rendre aux Chambres qui s'étaient déclarées en permanence, les ajourner ou les dissoudre. On aurait pu gagner quinze jours; on aurait réuni à Paris plus de cent mille hommes. On pouvait fortifier la rive droite et on aurait tenté la fortune.» Gourgaud répond tristement: «J'objecte que, dans l'état où était alors l'esprit public et celui de l'armée, je doute fort que l'on eût pu réussir.» Il donne à entendre qu'il aurait fallu un Décius qui, d'un coup de pistolet, eût tué l'Empereur. Las Cases sent très bien aussi que cette manière d'agir n'aurait servi à rien et aurait perdu l'Empereur devant l'histoire. Le plan de Gourgaud était différent. Selon lui, l'Empereur, en revenant de Waterloo, aurait dû aller droit aux Chambres, les exhorter à s'unir, en leur faisant comprendre que tout dépendait de cette union. Napoléon répond à cette idée; il pense tout haut: «Oui, mais il y avait trois jours que je ne mangeais pas.... Je n'en pouvais plus.... Si j'avais été aux Chambres, j'aurais été écouté avec respect, peut-être avec acclamation, et, ne pouvant, d'après la Constitution, assister aux délibérations, après mon départ, tout aurait repris comme auparavant. Il fallait donc que je fisse jeter un grand nombre de députés à la rivière, que j'arrivasse aux Chambres comme Cromwell.... J'aurais fini en demandant à épurer la Chambre et en faisant pendre sept ou huit de ses membres, par-dessus tous Fouché. Mais, pour cela, il fallait se mettre tout à fait avec les Jacobins, répandre du sang, et, encore, aurais-je réussi? J'allais me mettre dans le sang et me faire abhorrer.» Un autre jour il avoue franchement qu'il n'a pas eu le courage de le faire. Pouvait-on, dans un moment pareil, révolutionner la populace et relever la guillotine? En 1793, c'était le seul moyen, mais non après Waterloo. Et, en réalité, il n'aurait pas réussi: il avait trop d'ennemis. C'était un horrible risque à courir: beaucoup de sang pour un résultat médiocre. C'est pour toutes ces raisons qu'il avait préféré abdiquer en faveur de son fils, les laisser se débrouiller eux-mêmes et leur faire voir que ce n'était pas à sa personne seule que l'on en voulait, mais bien à la France.
Gourgaud ne se tient pas pour satisfait. Il presse l'Empereur et dit que sa seule présence aurait électrisé les députés, etc. Napoléon réplique, avec un accent de sinistre vérité: «Ah! mon cher, j'étais battu. Le respect qu'on avait pour moi était grand tant que j'étais craint, mais, n'ayant pas le droit des légitimes, demandant assistance, vaincu enfin, je n'avais rien à espérer. Non, ce que j'ai à me reprocher, c'est de n'avoir pas fait couper la tête à Fouché. On peut dire qu'il l'a échappé belle.» Puis, il revient au sujet en discussion: «Oui, j'aurais dû courir aux Chambres, mais j'étais harassé; et puis, qui pouvait croire qu'elles se déclareraient si vite contre moi? Je ne savais pas que Lafayette allait les faire mettre en permanence. J'étais arrivé à huit heures et, à midi, elles s'insurgeaient. Elles m'ont surpris.» Il passe sa main sur son visage et continue, d'une voix creuse: «Après tout, je ne suis qu'un homme. J'aurais pu me mettre à la tête de l'armée, qui était pour mon fils. Et, certes, tout valait mieux que de venir à Sainte-Hélène.... Les alliés auraient, cependant, continué de dire qu'ils n'en voulaient qu'à moi. L'armée même aurait éprouvé la même influence. L'histoire me reprochera peut-être de m'être en allé trop facilement. Il y a eu un peu de pique de ma part. De la Malmaison, j'ai proposé au gouvernement provisoire de me mettre à la tête de l'armée, de tirer parti des imprudences de l'ennemi. Les ministres n'ont pas voulu. Je les ai envoyés promener.»
«Je suis parti trop tôt de l'île d'Elbe; je croyais le Congrès dissous. Je n'aurais pas dû créer de Chambres; il m'aurait fallu me déclarer dictateur, ou former un Conseil de dictature sous la présidence de Carnot; mais on pouvait espérer que les alliés, me voyant appeler les Chambres, prendraient confiance en moi, et que les Chambres me donneraient des ressources qu'une dictature ne pouvait obtenir. Mais elles n'ont rien fait pour moi; elles m'ont insulté avant Waterloo, et, après, elles m'ont abandonné. De toutes façons, je n'aurais pas dû m'embarrasser d'une Constitution. Si j'avais été vainqueur, je me serais bien moqué des Chambres. J'ai eu tort, aussi, de me fâcher avec Talleyrand. Mais ces conversations-là me mettent de mauvaise humeur. Passons au salon et parlons de nos amours de jeunesse.»