Introduite auprès de M. Blackwood, je lui fis connaître les désirs de la société; il me reçut avec une grande civilité, me fit entrer dans son cabinet, et m'exposa clairement tout le procédé.
«Ma chère dame,» dit-il, évidemment frappé par mon extérieur majestueux, car j'avais ma toilette de satin cramoisi, avec les agrafes vertes, et les oreillettes couleur orange. «Ma chère dame, asseyez-vous. Voici comment il faut s'y prendre. En premier lieu, votre écrivain d'articles à sensation doit avoir de l'encre très noire, et une plume très grosse avec un bec bien émoussé. Et, remarquez bien, miss Psyché Zénobia!» continua-t-il, après une pause, avec une énergie et une solennité de ton fort impressives, «remarquez bien!—cette plume—ne doit—jamais être taillée! Là, madame, est tout le secret, l'âme de l'article à sensation. J'oserai vous affirmer que jamais un individu, de quelque génie qu'il fût doué, n'a écrit avec une bonne plume—comprenez-moi bien—un bon article. Vous pouvez être sûre, qu'un manuscrit lisible n'est jamais digne d'être lu. C'est là un des principaux articles de notre foi, et si vous éprouvez quelque difficulté à l'accepter, nous pouvons lever la séance.»
Il s'arrêta. Mais comme naturellement je tenais à ne pas suspendre la conférence, je donnai mon assentiment à une proposition si naturelle, et dont j'avais depuis longtemps reconnu la vérité. Il parut satisfait, et continua ses instructions.
«Peut-être paraîtra-t-il prétentieux de ma part, miss Psyché Zénobia, de vous renvoyer à un article ou à une collection d'articles, comme modèles d'étude; cependant il me semble bon d'appeler votre attention sur quelques cas. Voyons. Il y a eu le Mort vivant, article capital!—la relation des sensations éprouvées par un gentilhomme dans sa tombe avant qu'il ait rendu l'âme—article plein de goût, de terreur, de sentiment, de métaphysique et d'érudition. Vous jureriez que l'écrivain est né et a été élevé dans un cercueil. Puis nous avons eu les Confessions d'un mangeur d'opium—remarquable, bien remarquable! splendide imagination—philosophie profonde—spéculation subtile—beaucoup de feu et de verve—avec un assaisonnement suffisant de choses carrément inintelligibles—une exquise bouillie qui coula délicieusement dans le gosier du lecteur. On voulait que Coleridge fut l'auteur de cet article,—mais non. Il a été composé par mon petit babouin favori, Juniper, après une rasade de gin hollandais et d'eau chaude sans sucre.» (J'aurais eu de la peine à le croire, si tout autre que M. Blackwood m'eût assuré le fait). «Puis il y a eu l'Expérimentaliste involontaire, qui roule en entier sur un gentilhomme cuit dans un four, et qui en sortit sain et sauf, non sans avoir eu une terrible peur. Puis le Journal d'un médecin défunt, dont le mérite est de mêler à un langage d'énergumène un Grec indifférent,—deux choses qui attachent le public. Il y eut ensuite l'Homme dans la Cloche, un article, miss Zénobia, que je ne saurais trop recommander à votre attention. C'est l'histoire d'un jeune homme qui s'endort sous la cloche d'une église, et est réveillé par ses tintements funèbres. Il en devient fou, et en conséquence, tirant ses tablettes, il y consigne ses sensations. Les sensations, voilà le grand point. Si jamais vous étiez noyée ou pendue, prenez note de vos sensations—elles vous rapporteront dix guinées la feuille. Si vous voulez faire de l'effet en écrivant, miss Zénobia, soignez, soignez les sensations.»
«Je n'y manquerai pas, M. Blackwood», dis-je.
«Très bien,» répliqua-t-il. Mais je dois vous mettre au fait des détails de la composition de ce qu'on peut appeler un véritable Blackwood à sensations—et vous comprendrez comment je considère ce genre de composition comme le meilleur sous tous rapports.
«La première chose à faire, c'est de vous mettre vous-même dans une situation anormale où personne ne s'est encore trouvé avant vous. Le four, par exemple, c'était un excellent truc. Mais si vous n'avez pas de four ou de grosse cloche sous la main, si vous ne pouvez pas à votre convenance culbuter d'un ballon, ou être engloutie dans un tremblement de terre, ou dégringoler dans une cheminée, il faudra vous contenter d'imaginer simplement quelque mésaventure analogue. J'aimerais mieux cependant que vous ayez un fait réel à faire valoir. Rien n'aide aussi bien l'imagination que d'avoir fait soi-même l'expérience de son sujet.—La vérité, vous le savez, est plus étrange que la fiction,—tout en allant plus sûrement au but.»
Je lui assurai alors que j'avais une excellente paire de jarretières, et que je m'en servirais pour me pendre.
«Bon!» répondit-il «oui, faites-le;—quoique la pendaison soit quelque chose de bien usé. Peut-être pourrez-vous trouver mieux. Prenez une dose de pilules de Brandreth, et donnez-vous vos sensations. Toutefois mes instructions s'appliqueront également bien à toutes les variétés de mésaventure; ainsi en retournant chez vous, vous pouvez avoir la tête cassée, ou être renversée d'un omnibus, ou mordue par un chien enragé, ou noyée dans une gouttière. Mais venons au procédé.
»Une fois, votre sujet déterminé, vous avez à considérer le ton ou le genre de la narration. Il y a le ton didactique, le ton enthousiaste, le ton naturel, tous assez vulgaires. Mais il y ai le ton laconique, ou bref, qui est devenu depuis peu à la mode. Il consiste à procéder par courtes sentences. Par exemple celles-ci:—On ne peut être trop bref. On ne saurait être trop hargneux. Rien que des points. Jamais de paragraphe.