»Puis il y a le ton élevé, diffus, et procédant par interjections. Ce ton est patronné par nos meilleurs romanciers. Les mots doivent tourbillonner tous ensemble et bourdonner comme une toupie; ce bourdonnement tient lieu de sens. C'est le meilleur de tous les styles possibles, quand l'écrivain n'a pas le temps de penser.

»Le ton métaphysique est aussi un excellent ton. Si vous connaissez quelques grands mots, c'est le cas de les employer. Parlez des écoles Ionique et Eléatique—d'Archytas, de Gorgias, et d'Alcméon. Dites quelque chose de l'objectivité et de la subjectivité. N'ayez pas peur de dire beaucoup de mal d'un nommé Locke. Faites allusion aux choses en général, et si vous avez laissé glisser une trop grosse absurdité, vous n'avez pas besoin de vous mettre en peine de l'effacer; vous n'avez qu'à ajouter une note au bas de la page, où vous direz que vous êtes redevable de la susdite profonde observation à la Kritik der reinen Vernunft ou à la Metaphysische Anfangsgrunde der Naturwissenschaft[52]. Cela paraîtra de l'érudition et … et … et—de la franchise.

»Il y a plusieurs autres tons également célèbres, mais je ne vous en mentionnerai plus que deux:—le ton transcendantal et le ton hétérogène. Dans le premier, le mérite consiste à voir dans la nature des choses beaucoup plus loin que les autres. Cette seconde vue fait beaucoup d'effet, quand elle est bien mise en oeuvre. Quelques lectures du Dial vous ouvriront la voie.

»Evitez, dans ce cas, les grands mots; employez les plus courts possible, et écrivez-les à l'envers. Consultez les poèmes de Channing, et citez ce qu'il dit «d'un petit homme gras avec la séduisante apparence d'un pot.» Touchez quelque chose de la Divine Unité. Ne dites pas un mot de l'Infernale Dualité. Avant tout, étudiez-vous à insinuer. Donnez toujours à entendre—n'affirmez rien. Si vous avez à parler d'une tartine de pain et de beurre, ne le dites pas en propres termes, mais dites quelque chose d'approchant. Vous pouvez faire allusion à un gâteau de blé noir; vous pouvez aller jusqu'à insinuer une pâte de gruau d'avoine; mais si vous avez réellement en vue une tartine de pain et de beurre, gardez-vous bien, ma chère miss Psyché, de dire: tartine de pain et de beurre.»

Je lui assurai que je ne le dirais plus jamais de ma vie. Il m'embrassa et continua:

«Quant au ton hétérogène, c'est tout simplement un mélange judicieux, en égales proportions, de tous les autres tons, et par conséquent tout ce qu'il y a de profond, de grand, de bizarre, de piquant, d'à propos, de joli, entre dans sa composition.

»Supposons maintenant que vous êtes fixée sur les incidents et le ton. La partie la plus importante, l'âme de tout le procédé, demande encore votre attention—je veux dire: le remplissage. On ne saurait supposer qu'une lady ou un gentilhomme a passé sa vie à dévorer les livres. Et cependant il est nécessaire avant tout que votre article ait un air d'érudition, ou qu'il offre au moins des signes évidents d'une lecture étendue. Or je vais vous mettre à même de vous tirer de cette difficulté. Regardez ici!» (Il prit trois ou quatre livres qui paraissaient fort ordinaires et les ouvrit au hasard.)

«Vous n'avez qu'à jeter les yeux sur la première page venue du premier livre venu, pour y découvrir mille bribes d'érudition ou de bel esprit, et c'est là le véritable assaisonnement d'un article à la Blackwood. Vous pouvez en noter quelques-unes, pendant que je vous les lis. Je ferai deux divisions: 1° Faits piquants pour la confection des comparaisons; et 2° Expressions piquantes à introduire selon l'occasion. Ecrivez.» Et j'écrivis sous sa dictée.

1° FAITS PIQUANTS POUR COMPARAISONS:

«Il n'y eut originellement que trois Muses—Melete, Mneme, Aoede—la méditation, la mémoire et le chant.» Vous pouvez tirer un grand parti de ce petit fait, si vous savez vous en servir. Vous voyez qu'il n'est pas généralement connu, et qu'il semble recherché. Mais il faut avoir soin de donner à la chose un air parfaitement improvisé.