«Que voulez-vous dire par là, coquin?—Ne vous ai-je pas rendu votre tabac? Attendez-vous que je vous paie ce que je n'ai pas pris?

«Mais, monsieur,» dit le marchand, ne sachant plus que dire, «mais, monsieur…»

«Il n'y a pas de mais qui tienne, monsieur,» interrompt le filou, faisant semblant d'entrer dans une grande colère, et fermant la porte avec violence derrière lui, «il n'y a pas de mais qui tienne, nous connaissons vos tours d'escamotage.»

Voici encore une très habile filouterie, qui se recommande surtout par sa simplicité. Une bourse a été perdue; et celui qui l'a perdue fait insérer dans les journaux du jour un avertissement accompagné d'une description très détaillée.

Aussitôt notre filou de copier les détails de l'avertissement, en changeant l'en-tête, la phraséologie générale, et l'adresse. Par exemple, l'original, long et verbeux, porte cet en-tête: «Un portefeuille perdu!» et invite à déposer l'argent, quand on l'aura trouvé, au n° 1 de Tom Street.

La copie est brève; elle porte en tête ce seul mot «perdu» et indique le n° 2 ou le n° 3 de Harry ou Dick Street, comme l'endroit où l'on peut voir le propriétaire. Cette copie est insérée au moins dans cinq ou six journaux du jour, de telle sorte qu'elle ne paraisse que peu d'heures après l'original. Dût-elle tomber sous les yeux de celui qui a perdu la bourse, c'est à peine s'il pourrait se douter qu'elle a quelque rapport avec son infortune. Mais naturellement, il y a cinq ou six chances contre une que celui qui l'aura trouvée se présente à l'adresse donnée par le filou plutôt qu'à celle du légitime propriétaire. Le filou paie la récompense, met l'argent dans sa poche et file.

Voici une filouterie qui a beaucoup d'analogie avec la précédente. Une dame du grand ton a laissé glisser dans la rue une bague de diamant d'un prix exceptionnel. Elle offre à celui qui la retrouvera quarante ou cinquante dollars de récompense—elle fait dans son annonce une description détaillée de la pierre et de sa monture, et déclare qu'elle paiera instantanément la récompense promise à celui qui la rapportera au n° tant, dans telle avenue, sans lui poser la moindre question. Un jour ou deux après, la dame étant absente de son logis, on sonne au n° tant dans l'avenue indiquée. Une servante paraît; l'inconnu demande la dame de la maison; en apprenant qu'elle est absente, il s'étonne et manifeste le plus poignant regret. C'est une affaire d'importance qui concerne personnellement la maîtresse du logis. En effet il a eu la bonne fortune de trouver sa bague de diamant. Mais peut-être fera-t-il bien de revenir une autrefois. «Pas du tout!» dit la servante: «pas du tout!» disent en choeur la soeur et la belle-soeur de la dame qu'on a appelées sur les entrefaites. L'identité de la bague est bruyamment constatée, la récompense payée, et l'homme de détaler au plus vite. La dame rentre, et manifeste à sa soeur et à sa belle-soeur quelque mécontentement de ce qu'elles aient payé quarante ou cinquante dollars un fac-simile de sa bague—un fac-simile fait de vrai similor et d'un infâme strass.

Mais comme les filouteries n'ont pas de fin, cet essai ne finirait jamais, si je voulais seulement indiquer les variétés et les formes infinies dont cette science est susceptible. Il faut cependant conclure, et je ne saurais mieux le faire, qu'en racontant sommairement une filouterie fort décente et assez bien étudiée dont notre ville a été dernièrement le théâtre, et qui s'est reproduite depuis avec succès dans d'autres localités de plus en plus florissantes de l'Union.

Un homme entre deux âges arrive dans une ville, venant on ne sait d'où. Il paraît remarquablement précis, cauteleux, posé, réfléchi dans ses démarches. Sa tenue est scrupuleusement irréprochable, mais simple et sans ostentation. Il porte une cravate blanche, une ample redingote, qui ne vise qu'au confort, de sérieuses chaussures à épaisses semelles, et des pantalons sans sous-pied. Il a tout l'air, en réalité, d'un aisé, économe, exact et respectable homme d'affaires—l'homme d'affaires par excellence, un de ces hommes durs et âpres à l'extérieur, mais doux à l'intérieur, tels que nous en voyons dans la haute comédie —personnages dont les paroles sont autant d'engagements, et qui sont connus pour répandre d'une main les guinées en charités, tandis que de l'autre, quand il s'agit de transaction commerciale, ils se font escompter jusqu'à la dernière fraction d'un farthing.

Il fait beaucoup de bruit pour découvrir une pension à son gré. Il déteste les enfants. Il est accoutumé à la tranquillité. Ses habitudes sont méthodiques—il s'établirait de préférence dans une petite famille respectable, et ayant de pieuses inclinations. Les conditions ne sont pas une question—il n'insiste que sur un point: c'est qu'on lui présentera sa quittance le premier de chaque mois (on est alors au deux du mois), et lorsqu'enfin il a trouvé ce qu'il lui faut, il prie sa propriétaire de ne pas oublier ses instructions sur ce point, de lui envoyer sa facture et son reçu à dix heures précises le premier jour de chaque mois, et jamais le second sous aucun prétexte.