Ici le visiteur s'inclina et disparut—il serait difficile de dire précisément de quelle façon. Mais dans l'effort habilement concerté que fit Bon-Bon pour lancer une bouteille à la tête du vilain, la mince chaîne qui pendait au plafond fut brisée, et le métaphysicien renversé tout de son long par la chute de la lampe.

LA CRYPTOGRAPHIE

Il nous est difficile d'imaginer un temps où n'ait pas existé, sinon la nécessité, au moins un désir de transmettre des informations d'individu à individu, de manière à déjouer l'intelligence du public; aussi pouvons-nous hardiment supposer que l'écriture chiffrée remonte à une très haute antiquité. C'est pourquoi, De la Guilletière nous semble dans l'erreur, quand il soutient, dans son livre: «Lacédémone ancienne et moderne», que les Spartiates furent les inventeurs de la Cryptographie. Il parle des scytales, comme si elles étaient l'origine de cet art; il n'aurait dû les citer que comme un des plus anciens exemples dont l'histoire fasse mention.

Les scytales étaient deux cylindres en bois, exactement semblables sous tous rapports. Le général d'une armée partant, pour une expédition, recevait des Ephores un de ces cylindres, et l'autre restait entre leurs mains. S'ils avaient quelque communication à se faire, une lanière étroite de parchemin était enroulée autour de la scytale, de manière à ce que les bords de cette lanière fussent exactement accolés l'un à l'autre. Alors on écrivait sur le parchemin dans le sens de la longueur du cylindre, après quoi on déroulait la bande, et on l'expédiait. Si par hasard, le message était intercepté, la lettre restait inintelligible pour ceux qui l'avaient saisie. Si elle arrivait intacte à sa destination, le destinataire n'avait qu'à en envelopper le second cylindre pour déchiffrer l'écriture. Si ce mode si simple de cryptographie est parvenu jusqu'à nous, nous le devons probablement plutôt aux usages historiques qu'on en faisait qu'à toute autre cause. De semblables moyens de communication secrète ont dû être contemporains de l'invention des caractères d'écriture.

Il faut remarquer, en passant, que dans aucun des traités de Cryptographie venus à notre connaissance, nous n'avons rencontré, au sujet du chiffre de la scytale, aucune autre méthode de solution que celles qui peuvent également s'appliquer à tous les chiffres en général. On nous parle, il est vrai, de cas où les parchemins interceptés ont été réellement déchiffrés; mais on a soin de nous dire que ce fut toujours accidentellement. Voici cependant une solution d'une certitude absolue. Une fois en possession de la bande de parchemin, on n'a qu'à faire faire un cône relativement d'une grande longueur—soit de six pieds de long—et dont la circonférence à la base soit au moins égale à la longueur de la bande. On enroulera ensuite cette bande sur le cône près de la base, bord contre bord, comme nous l'avons décrit plus haut; puis, en ayant soin de maintenir toujours les bords contre les bords, et le parchemin bien serré sur le cône, on le laissera glisser vers le sommet. Il est impossible, qu'en suivant ce procédé, quelques-uns des mots, ou quelques-unes des syllabes et des lettres, qui doivent se rejoindre, ne se rencontrent pas au point du cône où son diamètre égale celui de la scytale sur laquelle le chiffre a été écrit. Et comme, en faisant parcourir à la bande toute la longueur du cône, on traverse tous les diamètres possibles, on ne peut manquer de réussir. Une fois que par ce moyen on a établi d'une façon certaine la circonférence de la scytale, on en fait faire une sur cette mesure, et l'on y applique le parchemin.

Il y a peu de personnes disposées à croire que ce n'est pas chose si facile que d'inventer une méthode d'écriture secrète qui puisse défier l'examen. On peut cependant affirmer carrément que l'ingéniosité humaine est incapable d'inventer un chiffre qu'elle ne puisse résoudre. Toutefois ces chiffres sont plus ou moins facilement résolus, et sur ce point il existe entre diverses intelligences des différences remarquables. Souvent, dans le cas de deux individus reconnus comme égaux pour tout ce qui touche aux efforts ordinaires de l'intelligence, il se rencontrera que l'un ne pourra démêler le chiffre le plus simple, tandis que l'autre ne trouvera presque aucune difficulté à venir à bout du plus compliqué. On peut observer que des recherches de ce genre exigent généralement une intense application des facultés analytiques; c'est pour cela qu'il serait très utile d'introduire les exercices de solutions cryptographiques dans les Académies, comme moyens de former et de développer les plus importantes facultés de l'esprit.

Supposons deux individus, entièrement novices en cryptographie, désireux d'entretenir par lettres une correspondance inintelligible à tout autre qu'à eux-mêmes, il est très probable qu'ils songeront du premier coup à un alphabet particulier, dont ils auront chacun la clef. La première combinaison qui se présentera à eux sera celle-ci, par exemple: prendre a pour z, b pour y, c pour x, d pour n, etc. etc.; c'est-à-dire, renverser l'ordre des lettres de l'alphabet. A une seconde réflexion, cet arrangement paraissant trop naturel, ils en adopteront un plus compliqué. Ils pourront, par exemple, écrire les 13 premières lettres de l'alphabet sous les 13 dernières, de cette façon:

nopqrstuvwxyz abcdefghijklm;

et, ainsi placés, a serait pris pour n et n pour a, o pour b et b pour o, etc., etc. Mais cette combinaison ayant un air de régularité trop facile à pénétrer, ils pourraient se construire une clef tout à fait au hasard, par exemple:

prendre a pour p b x c u d o, etc.