Ne la touchez pas avec mépris;
Pensez à elle tristement,
Doucement, humainement;
Ne songez pas à ses taches.
Tout ce qui reste d'elle
Est maintenant fémininement pur.
Ne scrutez pas profondément
Sa révolte
Téméraire et coupable;
Tout déshonneur est passé,
La mort ne lui a laissé
Que la beauté.
Silence pour ses chutes,
Elle est de la famille d'Eve—
Essuyez ses pauvres lèvres
Qui suintent si visqueuses.
Relevez ses tresses
Echappées au peigne,
Ses belles tresses châtaines,
Pendant qu'on se demande, dans l'étonnement:
Où était sa demeure?
Qui était son père?
Qui était sa mère?
Avait-elle une soeur?
Avait-elle un frère?
Ou avait-elle quelqu'un de plus cher
Encore, et qui lui tenait de plus près
Encore que tous les autres?
Hélas! O rareté
De la chrétienne charité.
Sous le soleil!
Oh! Quelle pitié!
Dans toute une cité populeuse
Elle n'avait point de foyer!
Sentiments de soeur, de frère,
De père, de mère
Avaient changé pour elle;
L'amour, par une cruelle clarté,
Etait tombé de son faîte;
La providence de Dieu même
Semblait se détourner.
En face des lampes qui tremblotent
Si loin sur la rivière,
Avec ces mille lumières,
Qui luisent aux fenêtres des maisons
De la mansarde au sous-sol,
Elle se tenait debout, dans l'effarement,
Sans abri pour la nuit.
Le vent glacial de mars
La faisait trembler et frissonner,
Mais non l'arche sombre,
Ou la rivière qui coule noire.
Affolée de l'histoire de la vie,
Heureuse d'affronter le mystère de la mort,
Impatiente d'être emportée,—
N'importe où, n'importe où,
Loin du monde!
Elle se plongea hardiment,—
Sans s'inquiéter si, froidement,
L'âpre rivière coule—
De sa berge.
Représente-toi cette rivière—penses-y,
Homme dissolu!
Baigne-t-y, bois de ses eaux,
Si tu l'oses!
Prenez-la tendrement;
Soulevez-la avec soin;
Son enveloppe est si frêle,
Elle est jeune et si belle!
Avant que ses membres glacés,
Ne soient trop rigidement raidis,
Décemment—tendrement
Aplanissez-les et arrangez-les;
Et ses yeux, fermez-les;
Ces yeux tout grands ouverts sans voir!