[76] Poe a consacré à l'auteur si populaire de la Chanson de la chemise un assez long article critique où il développe ce qu'il en dit ici. A côté de la Belle Inès et de la Maison hantée, il met a peu près au même niveau: L'Ode à la Mélancolie, le Rêve d'Eugène Aram, le Pont des Soupirs et une pièce qui lui semble peut-être caractériser le plus profondément le génie de ce singulier poète fantaisiste: Miss Kilmanseg et sa Précieuse jambe. «C'est l'histoire, dit-il, d'une très riche héritière excessivement gâtée par ses parents; elle tombe un jour de cheval, et se blesse si gravement la jambe, que l'amputation devient inévitable. Pour remplacer sa vraie jambe, elle veut à toute force une jambe d'or massif, ayant exactement les proportions de la jambe originale. L'admiration que cette jambe excite lui en fait oublier les inconvénients.
Cette jambe excite la cupidité d'un chevalier d'industrie qui décide sa propriétaire à l'épouser, dissipe sa fortune, et finalement lui vole sa jambe d'or, lui casse la tête avec, et décampe. Cette histoire est merveilleusement bien racontée et abonde en morceaux brillants, et surtout riches en ce que nous avons appelé la Fantaisie.»
[77] Ce poème est adressé à Augusta Leigh, la soeur de Byron.
[78] Nous extrayons des Marginalia de Poe un passage qui complètera l'idée qu'il ne fait qu'indiquer ici, et où la poétique amoureuse de Byron jeune est admirablement caractérisée:
«Les anges,» dit madame Dudevant, une femme qui sème une foule d'admirables sentiments à travers un chaos des plus déhontées et des plus attaquables fictions, «les anges ne sont pas plus purs que le coeur d'un jeune homme qui aime en vérité.» Cette hyperbole n'est pas très loin de la vérité. Ce serait la vérité même, si elle s'appliquait à l'amour fervent d'un jeune homme qui serait en même temps un poète. L'amour juvénile d'un poète est sans contredit un des sentiments humains qui réalise de plus près nos rêves de chastes voluptés célestes.
»Dans toutes les allusions de l'auteur de Childe-Harold à sa passion pour Mary Chaworth, circule un souffle de tendresse et de pureté presque spirituelle, qui contraste violemment avec la grossièreté terrestre qui pénètre et défigure ses poèmes d'amour ordinaires. Le Rêve, où se trouvent retracés ou au moins figurés les incidents de sa séparation d'avec elle au moment de son départ pour ses voyages, n'a jamais été surpassé (jamais du moins par lui-même) en ferveur, en délicatesse, en sincérité, mêlées à quelque chose d'éthéré qui l'élève et l'ennoblit. C'est ce qui permet de douter qu'il ait jamais rien écrit d'aussi moins universellement populaire. Nous avons quelque raison de croire que son attachement pour cette Mary (nom qui semble avoir eu pour lui un enchantement particulier) fut sérieux et durable. Il y a de ce fait cent preuves évidentes disséminées dans ses poèmes et ses lettres, ainsi que dans les mémoires de ses amis et de ses contemporains. Mais le sérieux et la durée de cet amour ne vont pas du tout à l'encontre de cette opinion que cette passion (si on peut lui donner proprement ce nom) offrit un caractère éminemment romantique, vague et imaginatif. Née du moment, de ce besoin d'aimer que ressent la jeunesse, elle fut entretenue et nourrie par les eaux, les collines, les fleurs et les étoiles. Elle n'a aucun rapport direct avec la personne, le caractère ou le retour d'affection de Mary Chaworth. Toute jeune fille, pour peu qu'elle ne fût pas dénuée d'attraction, eût été aimée de lui dans les mêmes circonstances de vie commune et de libres relations, que nous réprésentent les gravures. Ils se voyaient sans obstacle et sans réserve. Ils jouaient ensemble comme de vrais enfants qu'ils étaient. Ils lisaient ensemble les mêmes livres, chantaient les mêmes chansons, erraient ensemble la main dans la main à travers leurs propriétés contiguës. Il en résulta un amour non seulement naturel et probable, mais aussi inévitable que la destinée même.
»Dans de telles circonstances, Mary Chaworth (qui nous est représentée comme douée d'une beauté peu commune et de quelques talents) ne pouvait manquer d'inspirer une passion de ce genre, et était tout ce qu'il fallait pour incarner l'idéal qui hantait l'imagination du poète. Il est peut-être préférable, au point de vue du pur roman de leur amour, que leurs relations aient été brisées de bonne heure, et ne se soient point renouées dans la suite. Toute la chaleur, toute la passion d'âme, la partie réelle et essentielle de roman qui marquèrent leur liaison enfantine, tout cela doit être mis entièrement sur le compte du poète. Si elle ressentit quelque chose d'analogue, ce ne fut sur elle que l'effet nécessaire et actuel du magnétisme exercé par la présence du poète. Si elle y correspondit en quelque chose, ce ne fut qu'une correspondance fatale que lui arracha le sortilège de ses paroles de feu. Loin d'elle, le barde emporta avec lui toutes les imaginations qui étaient le fondement de sa flamme—dont l'absence même ne fit qu'accroître la vigueur; tandis que son amour de la femme, moins idéal et en même temps moins réellement substantiel, ne tarda pas à s'évanouir entièrement, par la simple disparition de l'élément qui lui avait donné l'être. Il ne fut pour elle en somme, qu'un jeune homme qui, sans être laid ni méprisable, était sans fortune, légèrement excentrique et surtout boiteux. Elle fut pour lui l'Egérie de ses rêves—la Vénus Aphrodite sortant, dans sa pleine et surnaturelle beauté, de l'étincelante écume au-dessus de l'océan orageux de ses pensées.»
[79] William Motherwell (1797-1835) critique et poète écossais; il publia en 1822 la collection de ses poésies sous ce titre: «Poems, narrative and Lyrical.» On a publié en 1851 des Poèmes posthumes. Il est aussi remarquable dans ses poèmes élégiaques et tendres que dans ses chants de guerre.
[80] Jeu de mots intraduisible en français, entre anointed, oint, sacré, et arointed, mot fabriqué de aroint, exclamation de dégoût: arrière! qui ne se trouve que dans Shakespeare.
[81] Mûrier.