IX
Je viens de donner, avec son contour général seulement, mais aussi avec tout le détail nécessaire pour l'intelligence, un tableau de la Théorie cosmogonique de Laplace telle que son auteur lui-même l'a conçue. De quelque point de vue que nous la considérions, nous la trouvons magnifiquement vraie. Elle est immensément trop belle pour ne pas contenir la Vérité comme caractère essentiel;—et en disant cela je suis profondément sérieux. Dans la révolution des satellites d'Uranus apparaît quelque chose qui semble contredire les hypothèses de Laplace; mais que cette unique inconsistance puisse infirmer une théorie construite avec un million de consistances intimement reliées entre elles, c'est là une idée qui n'est bonne que pour les esprits fantasques. En prophétisant audacieusement que l'anomalie apparente dont je parle deviendra, tôt ou tard, une des confirmations les plus fortes possibles de l'hypothèse générale, je ne prétends à aucun don spécial de divination; car, au contraire, ce qui serait vraiment difficile, ce serait de ne pas pressentir cette découverte.[1]
Les corps projetés par le mode en question ont dû, comme on l'a vu, transformer la rotation superficielle des globes, d'où ils tiraient leur origine, en une révolution d'une vélocité égale autour de ces globes devenus centres distants; et la révolution ainsi engendrée continuera tant que la force centripète, qui est celle par laquelle le corps projeté gravite vers son générateur, ne sera ni plus ni moins grande que la force par laquelle il a été projeté, c'est-à-dire la vélocité centrifuge, ou, plus proprement, tangentielle. Cependant, par l'unité d'origine de ces deux forces, nous pouvions deviner ce qu'elles sont en effet,—l'une contre-balançant exactement l'autre. En réalité, n'avons-nous pas démontré que le fait de la projection du corps n'avait eu lieu que pour la conservation de l'équilibre?
Toutefois, après avoir rapporté la force centripète à la loi toute-puissante de la Gravitation, il a été d'usage, dans les traités astronomiques, de chercher au delà des limites de la pure Nature, c'est-à-dire au delà d'une cause Secondaire, l'explication du phénomène de la vélocité tangentielle. On attribue directement cette dernière à une Cause Première, à Dieu lui-même. La force qui emporte un corps stellaire autour de la planète principale tire, nous dit-on, son origine d'une impulsion donnée immédiatement par le doigt de la Divinité elle-même; car telle est la phraséologie enfantine usitée dans ce cas. A ce point de vue, les planètes, parfaitement formées, ont été lancées par la main de Dieu, vers une position voisine des soleils, avec une force mathématiquement proportionnée à la masse ou puissance attractive des soleils eux-mêmes. Une idée si grossière, si anti-philosophique, et pourtant si tranquillement adoptée, n'a pu naître que de la difficulté de rendre autrement compte de la proportion exacte qui existe entre deux forces en apparence indépendantes l'une de l'autre, la force centripète et la force centrifuge. Mais on devrait se rappeler que pendant un long temps la coïncidence de la rotation de la Lune avec sa révolution sidérale, deux choses en apparence bien plus indépendantes l'une de l'autre que celles maintenant en question, a été considérée comme un un fait positivement miraculeux; et qu'il y avait, même parmi les astronomes, une singulière disposition à attribuer cette merveille à l'agence directe et continue de Dieu, qui dans ce cas, disait-on, avait jugé nécessaire d'intercaler, à travers ses lois générales, une série de règles subsidiaires, dans le but de cacher à tout jamais aux yeux des mortels la splendeur, ou peut-être l'horreur de l'autre côté de la Lune,—de ce mystérieux hémisphère qui a toujours évité et doit toujours éviter la curiosité télescopique de l'homme. Les progrès de la Science, toutefois, ont bientôt démontré,—ce qui pour l'instinct philosophique n'avait pas besoin de démonstration,—que l'un des deux mouvements n'est qu'une partie de l'autre,—ce qui est mieux encore qu'une conséquence.
Pour ma part, je me sens irrité par des conceptions à la fois aussi timides, aussi vaines et aussi fantasques. Elles viennent d'une absolue couardise de pensée. Que la Nature et que le Dieu de la Nature soient distincts, aucun être pensant n'en peut longtemps douter. Par la Nature nous entendons simplement les lois de Dieu. Mais dans l'idée de Dieu, avec son omnipotence et son omniscience, nous faisons entrer aussi l'idée de l'infaillibilité de ses lois. Pour Lui, il n'y a ni Passé ni futur; pour Lui, tout est Présent; donc, ne l'insultons-nous pas en supposant que ses lois puissent n'être pas faites en prévision de toutes les contingences possibles? Ou plutôt, quelle idée pouvons-nous avoir d'une contingence possible quelconque, qui ne soit à la fois le résultat et la manifestation de ses lois? Celui qui, se dépouillant de tout préjugé, aura le rare courage de penser absolument par lui-même ne pourra pas ne pas arriver à la finale condensation des lois en une Loi,—ne pourra pas ne pas aboutir à cette conclusion: que chaque loi de la Nature dépend en tous points de toutes les autres lois, et que toutes ne sont que les conséquences d'un exercice primitif de la Volonté Divine. Tel est le principe de la Cosmogonie que j'essaye, avec toute la déférence nécessaire, de suggérer et de soutenir ici.
D'après ce point de vue, chassant, comme frivole et même comme impie, cette idée, que la force tangentielle a pu être communiquée directement aux planètes par le doigt de Dieu, je considère cette force comme naissant de la rotation des astres;—cette rotation comme amenée par l'impétuosité des atomes primitifs se précipitant vers leurs centres respectifs d'aggrégation;—cette impétuosité comme la conséquence de la loi de la Gravitation;—cette loi comme le mode par lequel devait nécessairement se manifester la tendance des atomes à retourner à la non-particularité;—cette tendance au retour comme la réaction inévitable de l'Acte premier, le plus sublime de tous, celui par lequel un Dieu, existant par lui-même et existant seul, est devenu, par la force de sa volonté, tous les êtres à la fois, pendant que tous les êtres devenaient ainsi une partie de Dieu.
Les hypothèses fondamentales de ce traité impliquent nécessairement certaines modifications importantes de la Théorie telle qu'elle nous est présentée par Laplace. J'ai considéré la force répulsive comme ayant pour but de prévenir le contact entre les atomes, et comme se produisant en raison du rapprochement, c'est-à-dire en raison de la condensation. En d'autres termes, Y Electricité, avec ses phénomènes compliqués, chaleur, lumière et magnétisme, doit procéder comme procède la condensation, et, naturellement, en raison inverse de la [densité], c'est-à-dire la cessation de la condensation. Ainsi le Soleil, dans le cours de son aggrégation, a dû, la répulsion se développant, devenir excessivement chaud,—incandescent peut-être; et nous comprenons comment l'émission de ses anneaux a dû être matériellement facilitée par la légère incrustation de sa surface, résultat du refroidissement. Mainte expérience vulgaire nous montre comme une croûte analogue se détache facilement, par suite de l'hétérogénéité, de la masse intérieure. Mais, à chaque émission successive de surface durcie, la nouvelle surface apparaîtrait incandescente comme auparavant; et l'époque où elle se serait de nouveau suffisamment durcie pour se détacher et s'éloigner facilement, peut être considérée comme coïncidant exactement avec celle où la masse entière aurait besoin d'un nouvel effort pour rétablir l'équilibre de ses deux forces, dérangé par la condensation. En d'autres termes, quand l'influence électrique (la Répulsion) a définitivement préparé la surface à se détacher, l'influence de la Gravitation (l'Attraction) s'est trouvée prête à la rejeter. Ici donc, comme toujours, comme partout, nous voyons que le Corps et l'Ame marchent de concert, Ces idées sont confirmées en tous points par l'expérience. Puisque la condensation ne peut jamais, dans aucun corps, être considérée comme absolument finie, nous pouvons prévoir que toutes les fois qu'il nous sera permis de vérifier le cas, nous trouverons des indices de luminosité dans tous les corps stellaires, dans les lunes et les planètes aussi bien que dans les soleils. Que notre Lune soit fortement lumineuse par elle-même, nous le voyons à chaque éclipse totale, alors qu'elle devrait disparaître s'il n'en était pas ainsi. Sur la partie sombre du satellite nous observons aussi, pendant ses phases, des traînées de lumière comme nos propres Aurores; et il est évident que celles-ci, avec tous nos phénomènes divers proprement dits électriques, sans parler d'aucune clarté plus constante, doivent donner à notre Terre, pour un habitant de la Lune, une certaine apparence de luminosité. En réalité, nous devons considérer tous les phénomènes en question comme de simples manifestations, différentes en modes et en degrés, d'une condensation de la Terre faiblement continuée.
Si mes vues sont justes, attendons-nous à trouver les planètes plus récentes,—c'est-à-dire celles qui sont plus près du Soleil,—plus lumineuses que celles qui sont plus éloignées et d'une origine plus ancienne. L'éclat excessif de Vénus (qui, durant ses phases, laisse voir sur ses parties sombres de fréquentes Aurores) ne semble pas suffisamment expliqué par sa proximité de l'astre central. Cette planète est, sans doute, vivement lumineuse par elle-même, bien qu'elle le soit moins que Mercure, pendant que la luminosité de Neptune se trouve comparativement réduite à rien.
Mes idées étant admises, il est clair que du moment où le Soleil s'est déchargé d'un anneau, il a dû subir une diminution continue de lumière et de chaleur en raison de l'incrustation continue de sa surface; et qu'une époque a dû venir, époque précédant immédiatement une nouvelle décharge, où la diminution de la lumière et de la chaleur a été matériellement très-sensible. Or nous savons qu'il est resté de ces changements des traces faciles à reconnaître. Sur les îles Melville, pour ne prendre qu'un exemple entre cent, nous trouvons des témoignages d'une végétation plus que tropicale, des traces de plantes qui n'auraient jamais pu fleurir sans une chaleur et une lumière immensément plus grandes que celles que notre Soleil peut actuellement donner à aucune partie de la Terre. Devons-nous rapporter cette végétation à l'époque qui a suivi immédiatement l'émission de la planète Vénus? A cette époque a dû se produire pour nous la plus grande somme d'influence solaire, et cette influence a dû, dans le fait, atteindre alors son maximum; naturellement nous négligeons la période de l'émission de la Terre, qui fut sa période de simple organisation.
D'autre part, nous savons qu'il existe des soleils non lumineux, c'est-à-dire des soleils dont nous déterminons l'existence par les mouvements des autres, mais dont la luminosité n'est pas suffisante pour agir sur nous. Ces soleils sont-ils invisibles simplement à cause de la longueur de temps écoulé depuis qu'ils ont produit une planète? Et en revanche, ne pouvons-nous pas, au moins dans de certains cas, expliquer les apparitions soudaines de soleils sur des points où nous n'en avions pas jusqu'à présent soupçonné l'existence, en supposant qu'ayant tourné avec des surfaces durcies pendant les quelques milliers d'années qui composent notre histoire astronomique, ils ont pu enfin, après avoir produit un nouvel astre secondaire, déployer les splendeurs de leur partie intérieure toujours incandescente? Quant au fait bien certain de l'accroissement proportionnel de chaleur à mesure que nous pénétrons dans l'intérieur de la Terre, il suffit de le rappeler en passant, et il sert à corroborer aussi fortement que possible tout ce que j'ai dit sur le sujet actuellement en question.