En parlant de l'influence répulsive ou électrique, je faisais observer tout à l'heure que les phénomènes importants de vitalité, de conscience et de pensée, étudiés soit dans leur généralité, soit dans leur détail, semblaient procéder en raison de l'hétérogénéité. Je disais aussi que je reviendrais sur cette idée; et c'est ici, je crois, le moment de le faire. Si nous regardons d'abord la chose dans le détail, nous voyons que ce n'est pas seulement la manifestation de la vitalité, mais aussi son importance, ses conséquences et l'élévation de son caractère, qui sont en parfait accord avec l'hétérogénéité, ou complexité, de la structure animale. Si nous examinons maintenant la question dans sa généralité, et si nous en référons aux premiers mouvements des atomes vers une constitution massive, nous voyons que l'hétérogénéité est toujours en proportion de la condensation, par qui elle a été directement amenée. Nous arrivons ainsi à cette proposition, que l'importance du développement de la vitalité terrestre procède en raison égale de la condensation terrestre.

Or, ceci est en accord précis avec ce que nous savons de la succession des animaux sur la Terre. A mesure que celle-ci s'est condensée, des races de plus en plus perfectionnées ont apparu. Est-il impossible que les révolutions géologiques successives qui ont accompagné, si elles ne les ont pas immédiatement causées, ces élévations successives du caractère de vitalité,—est-il improbable que ces révolutions elles-mêmes aient été produites par les décharges planétaires successives du Soleil,—en d'autres termes, par les variations successives de l'influence du Soleil sur la Terre? Si cette idée paraît juste, if n'est pas déraisonnable de supposer que la décharge d'une nouvelle planète, plus proche du centre que Mercure, puisse amener une nouvelle modification de la surface terrestre,—modification d'où tirerait sa naissance une race matériellement et spirituellement supérieure à l'Homme. Ces pensées me frappent avec toute la force de la vérité, mais je ne les émets ici qu'en tant que pures suggestions.

La Théorie de Laplace a reçu récemment, par les mains du philosophe Comte, une confirmation plus forte encore qu'if n'était nécessaire. Ainsi ces deux savants ensemble ont montré,—non pas, certainement, que la Matière ait positivement existé, à une époque quelconque, à l'état de diffusion nébuleuse, tel que nous l'avons décrit,—mais que, si l'on veut bien admettre qu'elle ait ainsi existé dans tout l'espace et bien au delà de l'espace occupé maintenant par notre système solaire, et qu'elle ait commencé un mouvement vers un centre,—ils ont démontré, dis-je, que dans ce cas elle a dû adopter les formes variées et les mouvements que nous voyons maintenant se développer dans ce système. Une démonstration telle que celle-ci, dynamique et mathématique, aussi complète qu'une démonstration peut l'être, incontestable et incontestée, excepté peut-être par la secte impuissante et pitoyable des douteurs de profession, simples fous qui nient la loi newtonienne de la Gravitation, sur laquelle sont basés les résultats des mathématiciens français,—une démonstration telle que celle-là doit, pour beaucoup d'intelligences (et pour la mienne il en est ainsi), confirmer l'hypothèse cosmique sur laquelle elle s'appuie.

Que la démonstration ne prouve pas l'hypothèse, selon le sens ordinaire attribué au mot preuve, naturellement je l'admets. Montrer que certains résultats existants, que certains faits reconnus peuvent être, même mathématiquement, expliqués par une certaine hypothèse, ce n'est pas établir l'hypothèse elle-même. En d'autres termes, montrer que certaines données ont pu et même ont engendrer certain résultat existant, n'est pas suffisant pour prouver que ce résultat est la conséquence des données en question; il faut encore démontrer qu'il n'existe pas et qu'il ne peut pas exister d'autres données capables de donner naissance au même résultat. Mais dans le cas actuellement en discussion, bien que tout le monde doive reconnaître l'absence de ce que nous avons l'habitude d'appeler preuve, il y a cependant beaucoup d'esprits, et ceux-là de l'ordre le plus élevé, pour qui aucune preuve n'ajouterait un iota de certitude. Sans entrer dans des détails qui touchent au domaine nuageux de la métaphysique, je puis faire observer que dans des cas semblables la force de conviction sera toujours, pour les véritables penseurs, proportionnée à la somme de complexité comprise entre l'hypothèse et le résultat. Soyons moins abstrait:—la quantité de complexité reconnue dans les conditions cosmiques, en augmentant proportionnellement la difficulté d'expliquer toutes ces conditions, fortifie en même temps, et dans la même proportion, notre confiance dans l'hypothèse qui nous sert à nous en rendre compte d'une manière satisfaisante;—et comme on ne peut pas concevoir une complexité plus grande que celle des conditions astronomiques, de même il ne peut pas exister de conviction plus forte, pour mon esprit du moins, que celle fournie par une hypothèse qui, non-seulement concilie ces conditions avec une exactitude mathématique et les réduit en un tout consistant et intelligible, mais encore se trouve être la seule hypothèse au moyen de laquelle l'esprit humain ait jamais pu s'en rendre compte.

Une opinion très-mal fondée a récemment pris cours dans le monde et même dans les cercles scientifiques, à savoir que ladite Théorie Cosmogonique avait été renversée. Cette imagination est née du compte rendu de certaines observations récentes faites, à l'aide du grand télescope de Cincinnati et du célèbre instrument de lord Rosse, dans ces parties du ciel qui ont été jusqu'à ce jour appelées nébuleuses. Certaines taches du firmament, qui présentaient, même dans les plus puissants de nos vieux télescopes, une apparence de nébulosité ou de brume, avaient été regardées pendant longtemps comme une confirmation de la théorie de Laplace. On les prenait pour des étoiles subissant cette condensation dont j'ai essayé de décrire les modes. Ainsi on supposait que nous possédions la preuve oculaire de la vérité de l'hypothèse,—preuve qui, pour le dire en passant, s'est toujours trouvée sujette à controverse; et quoique, de temps à autre, certains perfectionnements télescopiques nous permissent de voir qu'une tache, çà et là, que nous avions classée parmi les nébuleuses, n'était en réalité qu'un groupe d'étoiles tirant simplement son caractère nébuleux de l'immensité de la distance, toutefois on ne pensait pas qu'un doute pût exister relativement à la nébulosité positive d'autres masses nombreuses, véritables places-fortes des nébulistes, qui semblaient défier tout effort de ségrégation. De ces dernières, la plus intéressante était la grande nébuleuse dans la constellation d'Orion; mais celle-ci, examinée à travers les magnifiques télescopes modernes, se trouva résolue en une simple collection d'étoiles. Or, ce fait fut généralement accepté comme concluant contre l'Hypothèse Cosmique de Laplace; et à l'annonce des découvertes en question, le défenseur le plus enthousiaste, le vulgarisateur le plus éloquent de la théorie, le docteur Nichol, alla jusqu'à admettre la nécessité d'abandonner une idée qui avait fait la matière de son plus honorable livre.[2]

Plusieurs de mes lecteurs seront sans doute portés à dire que le résultat de ces nouvelles investigations a au moins une forte tendance à renverser l'hypothèse, tandis que d'autres, plus réfléchis, insinueront seulement que, bien que la théorie ne soit nullement détruite par la ségrégation desdites nébuleuses, cependant l'impossibilité d'opérer cette ségrégation, même avec de si puissants instruments, aurait servi à corroborer triomphalement la théorie; et ces derniers seront peut-être surpris de m'entendre dire que je n'adopte même pas leur opinion. Si les propositions de ce discours ont été bien comprises, on verra qu'à mon point de vue l'impossibilité d'opérer la ségrégation aurait servi à réfuter plutôt qu'à confirmer l'Hypothèse Cosmique.

Je m'explique:—Nous pouvons considérer comme démontrée la Loi newtonienne de la Gravitation. Cette loi, on s'en souvient, je l'ai attribuée à la réaction du premier Acte Divin,—à une réaction dans l'exercice de la Volition Divine, ayant à surmonter temporairement une difficulté. Cette difficulté, c'était de transformer forcément le normal en anormal,—de contraindre ce qui, dans sa condition originelle et légitime, était Un, à se soumettre à la condition vicieuse de Pluralité. C'est seulement en supposant la difficulté temporairement vaincue que nous pouvons comprendre une réaction. Il n'y aurait eu aucune réaction, si l'acte avait été infiniment continué. Tant que l'acte a duré, aucune réaction, évidemment, n'a pu commencer; en d'autres termes, aucune gravitation n'a pu avoir lieu;—car nous avons admis que l'une n'était que la manifestation de l'autre. Mais la gravitation a eu lieu; donc l'acte de la Création avait cessé; et, la gravitation s'étant manifestée depuis un long temps, il faut en conclure que l'acte de la Création a cessé aussi depuis un long temps. Nous ne pouvons donc pas espérer l'occasion d'observer les procédés primitifs de la Création; et la condition de nébulosité, comme nous l'avons expliqué, fait partie de ces procédés primitifs.

De ce que nous savons de la marche de la lumière nous tirons la preuve directe que les étoiles les plus éloignées existent, sous leur forme actuellement visible, depuis un nombre inconcevable d'années. Il faut donc remonter dans le passé an moins jusqu'à la période où ces étoiles subirent la condensation, pour marquer l'époque où commença l'opération qui a constitué les masses. Si, d'un côté, nous concevons cette opération comme continuant encore dans le cas de certaines nébuleuses, de l'autre, nous voyons qu'en beaucoup d'autres cas elle est complètement finie, et c'est ce qui nous jette forcément dans des hypothèses pour lesquelles aucune base réelle ne nous est offerte;—nous sommes obligés d'imposer à la Raison révoltée l'idée blasphématoire d'une interposition spéciale;—de supposer que, dans les cas particuliers de ces nébuleuses, un Dieu infaillible a jugé nécessaire d'introduire certains règlements supplémentaires, certains perfectionnements de la loi générale, certaines retouches et corrections, en un mot, qui ont eu pour effet de reculer l'achèvement de ces étoiles particulières, pendant des siècles innombrables, au delà de l'ère qui avait suffi non-seulement pour parfaire la constitution des autres corps stellaires, mais même pour les doter d'une vieillesse chenue et déjà inexprimable.

Sans doute on peut objecter immédiatement que, puisque la lumière grâce à laquelle nous percevons ces nébuleuses est simplement celle qui s'est détachée de leur surface depuis un nombre immense d'années, les progrès de création observés actuellement, ou que nous supposons observés actuellement, ne sont pas en réalité des progrès actuels, mais les fantômes des progrès accomplis dans un passé déjà lointain;—ce qui est un raisonnement absolument semblable à celui que j'ai affirmé relativement à tous les progrès tendant à la constitution des autres masses.

A ceci je réponds-que la condition actuellement observée des corps condensés n'est pas non plus leur condition actuelle, mais une déjà obtenue dans le passé; de sorte que mon argument tiré de la condition relative des étoiles et des nébuleuses n'est en aucune manière infirmé. En outre, ceux qui affirment l'existence des nébuleuses ne placent pas la nébulosité à une extrême distance; ils déclarent que c'est une nébulosité réelle et non pas perspective. Si nous concevons qu'une masse nébuleuse puisse être, en quelque façon, visible, nous devons la concevoir comme placée très-près de nous, en comparaison des étoiles solidifiées que les télescopes modernes présentent à notre vue. Affirmer que les apparences en question sont de réelles nébuleuses, c'est affirmer, pour notre point de vue, leur proximité relative. Donc leur condition, telle qu'elle se montre maintenant à nous, doit être rapportée à une époque bien moins éloignée que celle à laquelle nous rapportons la condition actuellement observée de la majorité au moins des étoiles.—Pour finir en un mot, si l'Astronomie pouvait démontrer l'existence d'une nébuleuse, dans le sens qu'on donne présentement à ce terme, je considérerais la Théorie Cosmogonique, non pas comme fortifiée par cette démonstration, mais comme irréparablement renversée.